11-Septembre : « Rien n’est plus scandaleux pour nos préjugés qu’un événement, si ce n’est justement la volonté de le penser »

Tribune. C’était il y a vingt ans. Un événement qui initiait le siècle, et lui donnait une tonalité que nous ressentons encore. Nous commémorons l’anniversaire de l’attentat des Twin Towers du 11 septembre 2001, et des célébrations rendent bientôt hommage aux milliers de victimes. Deux décennies maintenant nous en séparent.

Une génération est passée, et une nouvelle est apparue : celle de mes élèves, pour qui un monde antérieur à la chute des deux tours new-yorkaises n’est pas une expérience personnelle, mais un chapitre de plus à réviser pour un contrôle d’histoire. Le souvenir de l’événement coïncide avec le souvenir de la pensée de l’événement, puisque c’est peu après les attentats, dans l’édition du Monde du 3 novembre 2001, que Jean Baudrillard a publié son premier texte d’analyse sur le 11-Septembre L’Esprit du terrorisme (Editions Galilée, 2002), prolongé par une série de textes aussi essentiels, réunis dans l’ouvrage Power Inferno (Editions Galilée, 2002).

Archive  : L’esprit du terrorisme, par Jean Baudrillard

Nous nous rappelons à quel point cette réflexion baudrillardienne sur l’événement fut un scandale, à l’échelle mondiale, et cela est tout à fait normal. Rien n’est plus scandaleux pour nos préjugés qu’un événement, si ce n’est justement la volonté de le penser. Pourtant, Baudrillard demeurait dans l’attitude classique du philosophe, fidèle au fameux précepte de Spinoza : « ni rire, ni pleurer, ni haïr, mais comprendre ».

Le 11-Septembre est un « événement-image »

Après « cette stagnation des années 1990 », cet intervalle de l’histoire occidentale enchevêtrée entre la chute du mur de Berlin (1989) et celle des deux tours, le 11-Septembre qui clôt la décennie est l’exact inverse de celle-ci : « L’événement pur qui concentre en lui tous les événements qui n’ont jamais eu lieu », comme l’écrit Jean Baudrillard. « Les événements ont cessé de faire grève », et changent immédiatement de dimension.

Archive : Nous sommes tous Américains

Postérieur à l’ère de la « simulation », il ne s’agit pas d’un retour naïf au réel, mais au contraire de l’entrée dans un monde hyperréel, plus réel que le réel. Le « virtuel » n’y est plus le contraire de la réalité, ni même un monde alternatif, mais détermine la réalité elle-même et se confond avec elle. C’est que le 11-Septembre est un « événement-image », nous dit le philosophe.

Le 11-9 se situe par-delà l’opposition entre le réel et l’imaginaire, qui a structurée pendant des siècles la modernité occidentale : il est hyperréel, et nous ouvre vers ce que Baudrillard nommera la « réalité intégrale » dans ses derniers ouvrages. La centralité de New-York, capitale de la globalisation, nous a probablement fait tous entrer dans cette dimension d’hyperréalité.

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