A Aix-en-Provence, des « Noces de Figaro » entre farce et jubilation

Répétitions des « Noces de Figaro », de Mozart, mis en scène par Lotte de Beer au Festival d’Aix-en-Provence, en juin 2021.

Le public a bien ri. Du moins durant les deux premiers actes des Noces de Figaro que Lotte de Beer mettait en scène au Théâtre de l’Archevêché pour l’ouverture du Festival d’Aix-en-Provence. Rarement le chef-d’œuvre de Mozart s’est autant fichu de finalité sentimentale pour mettre en exergue son sous-titre : « La folle journée ». Après tous ces mois muselés par la pandémie et le confinement, ce geyser scénique a quelque chose de jubilatoire, malgré de trop nombreux passages où la parodie frise la caricature, qui frise elle-même la grosse farce, laquelle se met à la colle avec un kitsch assumé – et pourquoi pas? Il faut reconnaître à la metteuse en scène néerlandaise un vrai sens du plateau comme dans cette ouverture au proscenium, défilé en accéléré des personnages en version commedia dell’arte, qui donne d’emblée un ton, un rythme et une fantaisie.

Deux pièces de la maison, la chambre et le salon, encagées dans des boîtes nanties de portes à tout faire (battantes, tournantes, fermées, ouvertes, mimétiques, nous dit-on, du corps féminin), une volée de marches, au centre une buanderie avec deux énormes machines. Susanna passera son temps à trier, laver, repasser – le fer marquera sur le linge le désir brûlant de Cherubino, tandis que le Comte fantasmera sur une planche à repasser, qu’il fesse et enfourche, le viol de Susanna. Un maître de maison libidineux et égrillard, proie idéale de #metoo, un Figaro au look désuet de danseur de flamenco, une comtesse dépressive qui compense le désaveu conjugal par le fitness et les anxiolytiques, un Cherubino ouvertement bisexuel (Lotte de Beer a poussé dans ses retranchements le travestissement vocal qui consiste à faire chanter un rôle d’homme jeune par une femme), une Susanna totalement piquée à la Almodovar : chacun sort de son rôle pour regagner un archétype et, partant, incarner une universalité.

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Mais deux écueils non négligeables guettent cette production : la pléthore de gags laisse la musique au second plan et l’on voit passer les tubes – le « Se vuol ballare » de Figaro, le « Porgi amor » de la Comtesse, le « Non so più cosa son » de Cherubino –, sans que s’y accroche la moindre émotion. Au contraire, le désarroi de la femme délaissée, cherchant le suicide par tous les moyens, déclenche une succession de situations grand-guignolesques qui finiront par faire voler en éclats, au sens littéral, les murs de la chambre. Idem pour Cherubino, dont le priapisme récurrent, réfractaire au port du vêtement – un jeu de scène un peu long et appuyé – triomphera dans l’apparition de personnages phallus, « testiculant » sur leurs pieds couillus tandis que des poupées gonflables géantes dénoncent les codes de la pornographie. La fin de l’acte II verra le gâteau des noces entarter les belligérants dans une confusion des genres qui fait la part belle aux travestis, créatures interlopes et sosies de la pop culture.

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