A Arc-en-rêve, l’architecture comme art du détournement

Des panneaux de verre bombés, taillés comme des flèches, agencés dans un grand cercle posé au sol, se mettent en mouvement dans une envoûtante chorégraphie. L’un après l’autre ils s’élèvent, pointent vers le plafond et redescendent doucement dans le vacarme du moteur qui les active. Mais qu’est-ce que c’est que cet engin, se demande-t-on en franchissant le seuil de la grande galerie d’Arc-en-rêve à Bordeaux. Un outil d’observation spatiale ? La mâchoire au travail d’un robot amphibie ? Une allégorie de vagina dentata ?

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Ceux qui connaissent leur travail le savent, Stéphanie Bru et Alexandre Thériot, les fondateurs de l’agence Bruther à qui l’on doit cette déroutante exposition, ont un goût prononcé pour les cadavres exquis. Leur première œuvre était un livre en forme de collage, un manifeste aux allures de musée imaginaire intitulé Introduction qui brassait toutes leurs références, qu’elles fussent architecturales, picturales, cinématographiques, chorégraphiques, photographiques… Les bâtiments sont venus ensuite.

Subvertir les normes

Des bâtiments-machines, comme on les a souvent désignés : structures apparentes, squelettes sophistiqués, machinerie à nu, le tout rehaussé de touches de couleurs et de matériaux étranges, parfois glanés hors des circuits de l’architecture, et subtilement ourlé dans un dialogue avec l’histoire de l’architecture. L’art du détournement tel qu’ils le pratiquent conduit à subvertir les normes, à contourner les programmes, pour échapper tant que possible aux déterminismes qu’engendre mécaniquement le régime ultra-contraint de l’architecture en France. C’est une gymnastique, une capacité à regarder les choses autrement, à voir du beau dans ce qui est communément considéré comme laid, dans ce qui est négligé. Et ça se travaille.

Stéphanie Bru : « le plus important pour nous, c’est de créer des possibles. L’espace doit offrir divers types d’utilisation. Il doit être appropriable par les gens »

Autant dire qu’on n’a pas été surpris d’apprendre que Stéphanie Bru et Alexandre Thériot ont écarté d’office, quand le centre Arc-en-rêve leur a donné carte blanche, l’idée d’une monographie d’agence classique, appuyée sur un joli corpus de photos et de maquettes. Ils ont préféré puiser dans le travail de recherche qu’ils mènent avec leurs étudiants de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (ETH), un travail expérimental, tel qu’ils le décrivent, qui consiste moins à transmettre un savoir constitué qu’à accoucher des idées. Dans la première salle, un mur d’écrans donne à voir certains de leurs bâtiments : le centre culturel et sportif Saint-Blaise (Paris 20e, 2014), la Maison de la recherche et de l’innovation (Caen, 2015), la Résidence pour chercheurs de la cité universitaire internationale (Paris 14e, 2018), le Cloud Catcher Pavillon (Sao Paolo, 2019), les logements étudiants et parking réversible (Palaiseau, 2020)…

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