A Avignon, Caroline Guiela Nguyen sur le chemin de la consolation

Mahia Zrouki , Saaphyra, Hoonaz Ghojallu et Saadi Bahri, lors d’unen répétition du spectacle « Fraternité, conte fantastique »,  de Caroline Guiela Nguyen, le 13 mai 2021.

Imaginons. On serait en 2021, dans un monde qui ressemblerait au nôtre. Dans ce monde-là, la moitié de l’humanité disparaîtrait, emportée par un cataclysme aussi mystérieux qu’inattendu. Que deviendraient les survivants, quelles seraient les traces de la douleur et de la perte, les moyens d’y survivre ?

Caroline Guiela Nguyen, qui ne cesse de confirmer à quel point elle trace un chemin singulier dans le théâtre français, a rêvé et écrit sa nouvelle création, Fraternité, conte fantastique, présentée au Festival d’Avignon jusqu’au 14 juillet, bien avant que le Covid-19 ne vienne nous rappeler que nous sommes des êtres mortels, et pas des demi-dieux échappant aux lois de la finitude humaine.

Présentée aujourd’hui, après les mois que nous venons de vivre, elle résonne étrangement, cette création qui n’a pas peur de s’aventurer sur les terres, peu fréquentées par le théâtre français, du fantastique et de l’art de la consolation. Sans qu’il retrouve totalement la magie et la grâce de Saïgon, le précédent spectacle de l’autrice et metteuse en scène âgée de 39 ans, qui a connu un immense succès, Fraternité étonne et séduit par sa foi absolue en la fiction, par sa maîtrise des éléments scéniques et par son originalité dans le choix et la direction des acteurs.

Survie quotidienne

Nous voilà donc dans un monde à la fois familier et parallèle, où une étrange éclipse a fait disparaître comme par enchantement la moitié des êtres humains. Tous les survivants ont perdu un parent, un enfant, un conjoint, un proche, quel qu’il soit. Pour faire face collectivement à leur détresse, ils ont créé des « centres de soin et de consolation », où s’organisent la survie quotidienne, l’entraide et le travail scientifique nécessaire à la compréhension de l’événement advenu.

C’est dans un de ces centres qu’emmène Fraternité. Un peu trop ténue dans la première partie du spectacle, l’histoire, sous forme de conte donc, prend, dans la seconde partie, une dimension et une force étonnantes, quand entrent en jeu les questions de la mémoire et du souvenir, et leur importance dans la constitution de l’être humain. Dans le centre officie en effet une scientifique, Rachel, dont les découvertes vont mener vers des pistes de plus en plus inattendues, et déboucher sur le constat que le cœur des humains et le cœur de l’Univers battent à l’unisson. Or, dans les deux cas, ce cœur s’est ralenti, introduisant un trouble dans le temps.

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De quel poids du passé faut-il se délester pour s’inventer un avenir ? Comment « faire son deuil », comme on le dit communément aujourd’hui, sans pour autant tomber dans le déni et l’oubli ? Comment communique-t-on avec ses disparus ? A toutes ces questions, le spectacle de Caroline Guilea Nguyen répond par des propositions à la fois concrètes et poétiques, sans avoir peur de partir, par moments, dans des dimensions légèrement un rien délirantes, en s’autorisant toutes les libertés de la fiction.

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