A Avignon, le « Samson » en dreadlocks de Brett Bailey n’envoûte pas

Sanson, un homme d’aujourd’hui interprété par Elvis Sibeko, dans une mise en scène de Brett Bailey.

En 2013, Brett Bailey présentait à Avignon Exhibit B, une installation où des performeurs noirs rejouaient, sous la forme de tableaux vivants, des scènes inspirées par les « zoos humains » de l’histoire coloniale. Cela se passa sans problème, au contraire, mais un an plus tard, quand Exhibit B fut invité au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), la police dut intervenir pour contrer les opposants à l’installation, qualifiée de raciste par des gens qui ne l’avaient pas vue. Cette année, Brett Bailey présente à Avignon Samson, et l’on ne voit pas comment les acharnés de la bonne conscience pourraient contester ce spectacle, tant il est consensuel.

De Samson, Brett Bailey ne retient que le mythe. Il ne met pas en scène le personnage biblique, mais un homme d’aujourd’hui, pétri de rage, dans un monde où règne la sauvagerie liée à l’exploitation, la terreur des guerres de religion, la misère des réfugiés et l’humiliation des miséreux. En cela, l’artiste sud-africain né en 1967 suit la ligne politique qui guide son travail. Mais il l’accorde à son goût, hérité de sa grand-mère médium, pour le refoulé et le non rationnel. Pour incarner Samson, il a choisi un danseur-chorégraphe, Elvis Sibeko, qui est aussi chamane et guérisseur.

Texte incantatoire

C’est donc à un rituel que nous convie le spectacle. Tout naît du noir et y retourne, comme dans une cérémonie, où la nuit joue son rôle protecteur et inquiétant. On ne voit pas les musiciens, sur le côté, dans l’obscurité. Samson, lui, a les cheveux blancs : une crinière de dreadlocks, que posent sur son crâne les officiants qui le préparent à entrer dans son rôle de fils du Soleil. Ils parlent anglais, xhosa ou zoulou. Brett Bailey a écrit un texte rythmé, incantatoire. Il résonne comme un pleur, un cri, une lamentation, selon les moments. Avec la musique, omniprésente, il est là pour saisir le spectateur, lui demander de lâcher prise et d’entrer dans la danse de mort de Samson.

L’envoûtement du spectateur qui naîtrait de la transe annoncée dans le programme, se mue en perplexité : ce que l’on voit, c’est un rituel, certes, mais un rituel à l’esthétique pauvre

Il est toujours difficile de jouer avec les limites de la conscience, sur le plateau du théâtre. Difficile de demander à un interprète, fût-il chamane et guérisseur, de reproduire à une heure donnée et dans un cadre donné une pratique qui échappe à l’art, et ne pourrait l’atteindre que dans un dérèglement de tous les sens, presque par miracle. Au gymnase du lycée Aubanel, où se donne Samson, ce miracle n’a pas lieu. L’envoûtement du spectateur qui naîtrait de la transe annoncée dans le programme, se mue en perplexité : ce que l’on voit, c’est un rituel, certes, mais un rituel à l’esthétique pauvre, façon new age revu et corrigé, pour les images projetées sur un écran, et façon « musical » modeste, pour les tableaux.

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