A bord de l’« Armorique », un monde entre deux rives

Par et Ed Alcock/M.Y.O.P.

Publié aujourd’hui à 03h00

Deux mains pour manipuler en douceur 29 500 tonnes. Du haut de sa passerelle, le commandant François Le Breton est seul à la manœuvre. Les doigts posés sur les manettes du propulseur d’étrave, un peu de marche avant, la barre à tribord… L’œil rivé sur le quai de Saint-Malo, il écarte les 168,3 mètres du ferry Armorique, tout en écoutant son second, Erwan Aballea. « On est en fin de flot », lui glisse-t-il. La marée montante se termine, les courants traîtres de la zone sont moins forts. « C’est clair devant, clair partout. » Amarres larguées.

Erwan Aballea, le second du ferry « Armorique », de Brittany Ferries, le 7 septembre 2021 à Saint-Malo (Ille-et-Vilaine).

Il est 20 h 45, le soleil s’est couché depuis un moment derrière le cap Fréhel. Le navire de la compagnie française Brittany Ferries s’engage dans le chenal et croise les voiliers qui rentrent au port. Passé le Grand Bé, lieu de sépulture de Chateaubriand, le phare du Grand Jardin se rapproche au milieu des ombres. Là, en 1905, par une soirée neigeuse de novembre, le Hilda s’est échoué : six survivants, nombre de morts inconnu, sans doute plus de 120. A bord, on discute de ce coin mal pavé et du risque de brume. « C’est dans ces moments-là qu’on regrette le vent », confie le pilote du port, avant de quitter le navire pour aller en guider un autre.

100 « Fragments de France »

A six mois de l’élection présidentielle, Le Monde brosse un portrait inédit du pays. 100 journalistes et 100 photographes ont sillonné le terrain en septembre pour dépeindre la France d’aujourd’hui. Un tableau nuancé, tendre parfois, dur souvent, loin des préjugés toujours. Ces 100 reportages sont à retrouver dans un grand format numérique.

Les principaux dangers sont parés, le commandant Le Breton va dîner avec son second. Tout comme les 332 passagers, pour la plupart des Anglais de retour de vacances. Au pont numéro 6, ils ont déjà envahi le self-service. On est loin de la capacité maximale (1 500), mais l’essentiel est ailleurs. L’Armorique va naviguer toute la nuit vers Portsmouth. Malgré les dépressions, la Brittany Ferries est toujours à flot. Bringuebalée mais pas coulée.

Saint-Malo (Ille-et-Vilaine) vu depuis un hublot de l’« Armorique », le 7 septembre 2021.
Le commandant François Le Breton sort l’« Armorique » du port de Saint-Malo (Ille-et-Vilaine), direction Portsmouth, en Angleterre, le 7 septembre 2021.
Le phare du Grand Jardin, dans la passe de Saint-Malo (Ille-et-Vilaine), le 9 septembre 2021.

En moins de cinq ans, l’entreprise française a été à l’épicentre de deux crises majeures. Chaque semaine depuis 2016, les 1 941 employés vivent au rythme des soubresauts géopolitiques et sanitaires. D’abord avec le Brexit, qui a plongé les passagers britanniques et français dans le brouillard. Deal ? No deal ? Simplement à cause de la dévaluation de la livre, la compagnie a perdu 25 millions d’euros de chiffre d’affaires par an. « Finalement ce n’était rien, comparé à ce qui est arrivé après… », relativise Jean-Marc Roué, agriculteur et président du conseil de surveillance de l’entreprise.

La deuxième lame de fond est plus haute, plus brutale : le Covid-19. A bord de l’Armorique, tous se souviennent des journées de mars 2020. Le monde se fige, les frontières se ferment. Mais les ferries ne s’arrêtent pas. Les « gars de la Brit’ » font ce qu’ils ont toujours fait : ils prennent le chemin du port… Corentin Corre, commissaire de bord qui a passé trente ans dans la restauration aux Etats-Unis, se porte volontaire pour embarquer. « Je monte à bord du Cap Finistère à Roscoff, le 22 ou le 23 mars, quatre jours après l’annonce de Macron, se souvient-il. C’était la débâcle. Les passagers, l’équipage, tout le monde avait peur. On est partis avec seulement des routiers à bord. »

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