A Boulbon, près d’Avignon, une carrière de pierre comme écrin pour le théâtre

Des musiciens sud-coréens sur la scène de la carrière de Boulbon, dans le cadre du 52e Festival d'Avignon, en 1998.

A l’époque, on pouvait encore, pour y aller, prendre un petit bateau sur le Rhône. C’était l’été 1985, et la découverte conjointe et émerveillée, pour ceux qui ont eu la chance de la vivre, du Mahabharata mis en scène par Peter Brook et de la carrière de Boulbon. On larguait les amarres, on laissait derrière soi les vieilles pierres papales d’Avignon (Vaucluse) et les ruelles tortueuses. On se retrouvait en pleine nature, dans la garrigue aux senteurs de thym, au milieu des oliviers et des amandiers. Et face à une autre puissance minérale – brute, irradiante.

Depuis cet été-là, la carrière est devenue l’autre lieu mythique du Festival d’Avignon, avec la Cour d’honneur du Palais des papes. Plus précieuse encore que cette dernière, pour certains spectateurs dont nous sommes. D’autant plus précieuse que rare : il est fréquent que plusieurs années passent sans qu’aucun spectacle soit programmé sur le site, difficile et coûteux à aménager, et situé à 15 kilomètres de la cité des papes.

Lire le récit : « Le Mahabharata », ou l’Inde de nos rêves

Quand le lieu rencontre une proposition artistique à sa hauteur, il offre une expérience unique et inoubliable. Le petit bateau qui faisait la liaison sur le Rhône a disparu, mais la magie demeure, de monter à pied le long des crêtes, avec la vue époustouflante sur la Montagnette, pour regagner le site. Et de s’installer face à cette haute façade de pierre blonde et rose, arrondie en demi-lune, plissée comme la peau d’un vieil éléphant.

Une caverne à la belle étoile

Peter Brook, qui cherchait pour son Mahabharata « un lieu vierge de tout passé culturel et artistique », avait eu l’intuition que cette caverne à la belle étoile serait l’écrin idéal pour mettre en scène son épopée indienne vieille de deux mille ans. La force de Boulbon, c’est l’épaisseur du temps qui s’y imprime et s’y grave dans ses replis calcaires, et le mélange de brut et de sacré qui s’en dégage.

Mais cette puissance immémoriale et mystérieuse ne pardonne pas. Elle écrabouille sans ménagement les propositions artistiques qui ne sont pas dignes d’elle, pour exalter les autres. Presque vingt ans après Peter Brook, ses princesses indiennes, ses dieux éléphants et ses sortilèges d’eau et de feu, il y eut l’Italien Pippo Delbono, avec Urlo, en 2004. On se souvient du long cri sauvage qui ouvrait le spectacle et résonnait dans la nuit des temps, on se souvient de Bobo, le comédien microcéphale du spectacle, et de ce que Pippo Delbono disait de la fragilité humaine, dans la confrontation entre ce petit être sans défense et la carrière de pierre.

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