A Fécamp, le poisson est (aussi) une affaire de femmes

Par et Nathalie Mohadjer

Publié aujourd’hui à 04h00

A petites foulées, Martine Couturier traverse la purée de pois qui nappe le bassin Bérigny. C’est à peine si l’on distingue la silhouette de la côte de la Vierge. Il est 7 h 01 à Fécamp (Seine-Maritime). Ça sent le froid et le fumage dans le Marché aux poissons, un magasin aux airs d’entrepôt. L’équipe s’active en tablier, bottes et gants bleus dans le fracas des pelletées de glace.

La patronne, Nathalie Lecanu, a les mains dans des bigorneaux, qui lui collent un doute. « Mais non, ça sent la marée, c’est que t’as pas mis de poivre ! », lui répond Paul Lionis, qui retourne caler sacs de moules et bourriches d’huîtres dans la camionnette qui livre aux restaurants du coin : à Fécamp, à Yport, à Etretat.

100 « Fragments de France »

A six mois de l’élection présidentielle, Le Monde brosse un portrait inédit du pays. 100 journalistes et 100 photographes ont sillonné le terrain en septembre pour dépeindre la France d’aujourd’hui. Un tableau nuancé, tendre parfois, dur souvent, loin des préjugés toujours. Ces 100 reportages sont à retrouver dans un grand format numérique.

On parle peu. Chacun sait ce qu’il doit faire. Dans la glace qui recouvre la vaste table à criée, Martine creuse des aspérités du plat de la main pour que la marchandise ne glisse pas au sol. « J’ai des petits gants en laine en dessous », confie-t-elle. Le couteau de Dominique Ouin sculpte des filets dans les saint-pierre et les cabillauds. Théo Daussy s’applique à disposer des pyramides de pavés de saumon fumé à la ficelle, fierté de la maison. Le Marché aux poissons a l’air d’une grande famille.

6h30, ce samedi 25 septembre 2021, le port de Fécamp (Seine-Maritime) est dominé par le musée des Pêcheries au pied duquel se trouve le Marché aux poissons.
7 h 30 : Paul Lionis et Théo Daussy mettent en place la marchandise dans la glace propre, au Marché aux poissons de Fécamp (Seine-Maritime), le 25 septembre 2021.

La mer, c’est une histoire qui court sur plusieurs générations chez les Lecanu, raconte Nathalie, capitaine de ce navire poissonnerie, chevalière en or du grand-père à la main gauche, cigarettes à la chaîne dans la droite. Dans cette famille de « cathos de droite qui allaient en pèlerinage à Lourdes », son père a grandi gâté dans l’opulence des grandes heures de Fécamp, premier port morutier de France. Les Lecanu, l’une des quatre familles d’armateurs à Fécamp, possédaient alors cinq bateaux pour la pêche côtière et un autre à Boulogne pour les campagnes de plusieurs mois. Puis les quotas canadiens, à la fin des années 1970, sonnent le glas de quatre siècles de grande pêche. Le grand-père vend la flotte, mais les salaisons marchent bien. Les Lecanu s’adaptent. Aujourd’hui, dit Nathalie, « on n’est pas des gens riches, mais on n’est pas des gens pauvres ». Ce sont des gens qui travaillent, en tout cas.

Nathalie sait tout de ses employés

La livraison du matin est arrivée à 6 h 30 par transporteur, en provenance de Dieppe, via les plates-formes de Rouen et de Boulogne et, avant cela, de Rungis. « Tout repasse par là », explique-t-elle. Une grande partie du poisson vient de Bretagne, de Quiberon ou Concarneau. Vigie dans l’obscurité du bureau, son frère, Philippe, achète depuis l’ordinateur dans huit criées.

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