A La Chapelle, 100 ans d’une vie de bistrot

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Publié aujourd’hui à 12h00

Au téléphone, Liliane Grosgurin part d’un petit rire quand on lui demande si son fils va reprendre le bistrot familial. « Vous pensez ! Jean-Pierre, il a l’âge de la retraite ! » La question manquait un peu de jugeote, en effet : la patronne de La Chapelle a 99 ans. Elle vient de les fêter en famille, le 26 juin, lorsque nous arrivons à Lélex, village de 230 habitants et station de ski des Monts-Jura, niché dans la vallée de la Valserine.

Liliane, patronne du bar La Chapelle, et son mari Marcel, centenaire, à Lélex (Ain), le 29 juin 2021.

Il est 12 h 10, l’heure de passage du seul bus qui grimpe ici, le long d’une route de montagne au départ de Bellegarde. Il faudra repartir à 13 h 52, et pas une minute de plus, car « Dominique est toujours à l’heure ». Une heure et demie pour résumer cent ans, cela ne semble guère affoler les présents, dont le phrasé paisible, caractéristique de la région, a le don d’adoucir le temps. Les présents, attablés dans le bistrot fermé : Liliane, son fils Jean-Pierre, 68 ans, une amie médecin et, bien sûr, Marcel, son mari. Marcel a « 100 ans et 6 mois », dit Liliane, et l’on se fait la réflexion qu’il arrive un âge où l’on compte les mois, comme on le fait pour les nouveau-nés. Il entend mal et ne voit guère plus, mais s’installe volontiers à table, discute un peu, se laisse tenter par un rosé pamplemousse, tandis que Liliane boit un Orangina.

Au rythme des « moustachus »

Elle n’est plus derrière le comptoir. Juste avant l’arrivée du Covid-19, elle s’est cassé le col du fémur, a passé deux mois à l’hôpital. De confinement en reconfinement, le bar de La Chapelle est resté fermé, jusqu’à maintenant. Il ne rouvrira pas. « Ça me manque, mais il faut être raisonnable », dit la patronne. Que deviendra-t-il ? « Tant que je serai là, rien ne change. Après, ma fille décidera, avec Jean-Pierre. »

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En plus de cent ans d’existence, cette Chapelle-là n’a pas hébergé de baptêmes, mais des naissances, si. Celle de Jean-Pierre, en 1952. « La sage-femme est venue à l’étage, où nous habitions, raconte Liliane. Je lui ai demandé ce que je devais faire, elle m’a répondu : “Faites bouillir de l’eau !” Jean-Pierre est né là, tout naturellement. » Sa sœur, Martine, née dix-sept mois plus tard, aurait dû voir le jour à la clinique. « On a dû s’arrêter en route, à 12 kilomètres d’ici, chez une sage-femme, en pleine nuit. Elle s’est levée et m’a laissé la place dans son lit tout chaud. »

Jean-Pierre, fils de Liliane, patronne du bar La Chapelle (Lélex, France), le 29 juin 2021.

Liliane aussi est née « à la maison », en 1922. Son père venait de rentrer de Grèce, où il avait combattu pendant la Grande Guerre. Dans cette bâtisse aux airs de chalet, construite par la famille en 1856, il a ouvert une boulangerie et « un drugstore », dit-elle. « On vendait de tout : de l’épicerie, des produits pour le bétail, et même des couronnes mortuaires. » Puis il a racheté l’autre moitié du bâtiment et a ouvert un café. « Enfant, j’étais enviée par mes camarades : j’étais fille de commerçants, et fille unique. J’ai eu une enfance très heureuse. Je ne voulais pas quitter mes parents, et je ne les ai pas quittés ! »

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