A la Cinémathèque, le cinéma de John Sayles, guérillero de l’histoire américaine

Chris Cooper dans « Amigo » de John Sayles (2011).

Depuis le début de l’entretien, Maggie Renzi, la compagne de John Sayles est assise à une table voisine. Arrive le moment de l’inévitable question, posée au réalisateur de Return of the Secaucus 7 (1980), Matewan (1987), Lone Star (1996) ou Amigo (2010) : comment se fait-il que ce pilier du cinéma indépendant américain n’ait quasiment rien produit pendant la dernière décennie ? Avant qu’il ait eu le temps de terminer sa phrase : « Ce n’est pas moi qui ai ralenti, nous ne trouvons pas l’argent », Maggie Renzi explose : « Vous vous rendez compte, l’un des réalisateurs les plus importants du cinéma américain (« de plus de 60 ans », tente-t-il d’interjeter – il est né en 1950) ne parvient plus à tourner, tout ça à cause des algorithmes… »

C’est vrai que le cinéma de John Sayles, ancré dans l’histoire, dont la raison d’être est de « montrer ce qui n’est jamais vu », n’est pas fait pour les plates-formes de streaming, devenues le principal débouché des auteurs outre-Atlantique. Alors, malgré les dizaines de scénarios qu’il a sous le coude, dont un « petit western avec Chris Cooper » (l’un de ses acteurs d’élection), John Sayles va d’hommage en rétrospective, aux Etats-Unis où certains de ses films sont considérés comme des classiques, et même en France où bien peu d’entre eux sont sortis. Après avoir été célébré au Festival international du film indépendant de Bordeaux, il est à Paris pour l’ouverture de la rétrospective que lui consacre la Cinémathèque française.

Une guérilla

Dix-huit longs métrages qui vont de l’intime (au début des années 1980, une jeune mère de famille assume son homosexualité – Lianna, 1983) à l’épopée (une grève de mineurs dans les Appalaches en 1920 – Matewan, 1987 ; la résistance philippine à l’occupation américaine en 1900 – Amigo, 2010) en passant par le détournement du cinéma de genre (Lone Star, 1996, polar qui met à vif les blessures du racisme au Texas, Brother, 1984, histoire d’un extraterrestre à qui son aspect africain vaut de trouver refuge à Harlem). Une filmographie qui dessine une autre histoire des Etats-Unis. « L’histoire est l’enjeu d’une guerre, on le voit bien aujourd’hui, dit John Sayles. Au Texas, dans l’Oklahoma, les autorités interdisent que l’on parle de certaines figures historiques, comme Harriet Tubman, l’organisatrice de l’Underground Railroad [chemin de fer clandestin] qui aidait les esclaves fugitifs à gagner le Nord ou le Canada, alors qu’on oblige à célébrer William Travis, mort en défendant l’Alamo, mais qui gagnait sa vie en tant qu’avocat spécialisé dans la chasse aux esclaves. Cette guerre autour de l’histoire, je la mène depuis quarante ans.»

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