A La Villette, Mot pour mots célèbre la force de la littérature

« C’était une fête indicible. Un bonheur absolu ! » Amélie Nothomb a l’habitude de rencontrer ses lecteurs. Cette « rockstar », comme la qualifie une fan, goûte l’exercice : elle leur écrit, les questionne lors de séances de dédicace, retient leur prénom, sympathise régulièrement. Alors, ce dimanche 6 juin, l’extravagante autrice, verre de champagne à la main, savoure l’instant.

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Mot pour mots, le festival littéraire d’échanges, de signatures et de débats organisé le week-end des 5 et 6 juin par Le Monde, L’Obs, Télérama et France Inter à La Villette, à Paris, lui a permis, comme à une centaine d’écrivains invités, de retrouver son lectorat pour la première fois depuis des mois. Pour Francesca Serra, Prix littéraire Le Monde 2020 pour son premier roman, Elle a menti pour les ailes (Anne Carrière), l’événement a même pris des allures de baptême du feu : « Si le lancement de mon livre en août avait déjà pu se faire avec du public, je suis intimidée et encore dans l’initiation, admet-elle. Mais les lecteurs sont si bienveillants et agréables que je commence à n’y prendre plus que du plaisir. »

« Rapport de proximité »

Pressé de découvrir Edouard Louis au Théâtre Paris-Villette, même s’il confesse n’avoir pas encore lu ses romans, Jules vante le pouvoir de la littérature. « Un livre est une porte ouverte sur un univers : il permet de se comprendre, de comprendre l’auteur, de comprendre le monde, philosophe-t-il. C’est comme un baume. » Dans le « petit village agréable » que constitue le parc du 19e arrondissement de la capitale, Roxane se délecte de sa rencontre personnelle avec Nicolas Mathieu, Prix Goncourt 2019 pour Leurs Enfants après eux (Actes Sud). La jeune juriste retient de cette première édition de Mot pour Mots « le rapport de proximité aux auteurs », qu’elle juge « beaucoup plus accessibles que dans d’autres événements ».

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Romanciers, essayistes, dessinateurs, critiques, éditeurs, historiens, biographes, exégètes… Ils sont nombreux à avoir accepté sur les deux jours, répartis entre le Théâtre Paris-Villette, la salle Boris-Vian de la Grande Halle et l’espace Little Villette, de se prêter au jeu de la discussion, en public, avec les journalistes. Loin du seul devoir de « promo », salue Elodie, une bibliothécaire venue écouter l’auteur de polars Franck Thilliez, les écrivains reviennent sur leur vie, leur travail et leur processus de création. L’écrivain canado-haïtien Dany Laferrière, membre de l’Académie française, raconte ainsi avec poésie ses journées passées dans l’institution « où on réveille les morts, Voltaire, Racine, qui sont des collègues » et « où les gens écrivent, écrivent tellement qu’on finit par croire à l’immortalité ».

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Olivier Cohen, fondateur des Editions de l’Olivier : « la littérature est une et indivisible, une grande puissance qu’il n’y a pas besoin de qualifier »

Souvent, les propos résonnent avec les grandes questions qui traversent la société. Camille Laurens, dont le dernier roman Fille (Gallimard) suit la trajectoire d’une femme de sa naissance à sa maternité, revendique « complètement le terme de roman féministe », avant de préciser : « Féministen’est pas une injure. » Matthieu Bonhomme, qui a repris le personnage de Lucky Luke, raconte comment il a cherché à bousculer l’archétype du cow-boy avec des personnages de « femmes modernes, dynamiques, aventurières ». Amateur d’âmes torturées et tortueuses, Hervé Le Corre voit son écriture comme « un cri de rage face à ce qu’on fait des gens et de leur vie ».

Nicolas Mathieu, lui, s’inscrit dans une filiation pas si lointaine. Tout en se défendant d’écrire des « livres à thèse », l’auteur explique ressentir le besoin de « passer au texte quand les choses [l’]affectent ». Questionné par une lectrice sur sa capacité à passer du roman noir à un roman « gris foncé », où il évoquerait davantage les « crimes ignorés », Hervé Le Corre réplique : « La violence ordinaire, la violence sociale aller là où la condition humaine se fissure , c’est la base du polar. »

Passerelles entre les genres

Le questionnement des genres littéraires, les passerelles entre les uns et les autres, a aussi été au centre des échanges de cette première édition du festival. « On se situe dans une génération et à une époque où on peut hybrider des formes qu’on opposait encore il n’y a pas si longtemps », glisse le romancier Laurent Mauvignier, qui ne s’est jamais embarrassé des genres. Pour Olivier Cohen, fondateur en 1991 des Editions de l’Olivier, « la littérature est une et indivisible, une grande puissance qu’il n’y a pas besoin de qualifier ». Nathalie Mauriac-Dyer, directrice de recherche au CNRS, et Jean-Yves Tadié, écrivain, universitaire et éditeur, dont les travaux ont abouti à l’édition inédite des Soixante-Quinze Feuillets de Marcel Proust (Gallimard, 21 euros, 384 pages), rappellent eux la liberté que le maître de La Recherche avait à jongler entre « le récit autobiographique, la pensée et le désir d’écrire un véritable roman ».

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Le récit autobiographique, Jean-François Kahn et Pierre Nora ont fini par s’y atteler. Samedi, le créateur du journal Marianne, témoin « par hasard d’événements qui ont façonné le monde », est venu présenter ses Mémoires d’outre-vies (L’Observatoire, 24 euros, 656 pages). Le lendemain, c’est au tour de l’historien de la mémoire de dévoiler les « gros morceaux de vie qui [l’]ont construit », comme cette « histoire folle » de son père juif qui a traversé la seconde guerre mondiale en restant chirurgien à l’hôpital Rothschild, à Paris. « La littérature assure paradoxalement la continuité du monde », lâche Francesca Serra après une table ronde des librairies – désormais considérées comme des commerces essentiels – dont la fermeture, pendant le premier confinement, avait fait basculer la profession – et les lecteurs – dans le désarroi.

A chaque rencontre, les spectateurs rient, applaudissent, réagissent. Preuve, sans doute, que le monde a bien repris son mouvement. « Les formats virtuels, les rencontres Zoom étaient tellement tristes, ça finissait par me déprimer, avoue Alice Zeniter, qui a publié fin 2020 Comme un empire dans un empire (Flammarion). Ce n’est quand même pas la même chose d’avoir des gens qui vous écoutent vraiment. » Et l’intarissable Amélie Nothomb de reformuler, inspirée, sa jubilation : « Sans la littérature, on en reste à la superficialité. La littérature permet de connaître l’autre avec une fulgurance impossible autrement. »

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