A Lessay, dans le Cotentin, la maire bergère apprivoise le champ politique

Par et Lucie Cipolla

Publié aujourd’hui à 02h00

Au conseil municipal de Lessay, les discussions autour de l’emplacement d’un nouveau lampadaire peuvent prendre un temps infini. Pour rester éveillée, Stéphanie Maubé compte ses moutons, une centaine en train de paître dans les prés-salés à quelques kilomètres de là. Depuis juin 2020, elle a aussi la charge des 2 300 citoyens de ce village de la Manche qui l’ont élue maire. Maire et bergère, elle ose la comparaison : « C’est un peu le même boulot. Sauf que les gens ne pensent qu’à leurs petits avantages… Dans un troupeau, c’est l’instinct de groupe qui compte. »

100 « Fragments de France »

A six mois de l’élection présidentielle, Le Monde brosse un portrait inédit du pays. 100 journalistes et 100 photographes ont sillonné le terrain en septembre pour dépeindre la France d’aujourd’hui. Un tableau nuancé, tendre parfois, dur souvent, loin des préjugés toujours. Ces 100 reportages sont à retrouver dans un grand format numérique.

Dans son bureau, l’édile, débarquée de Paris en 2009, veste et bottines à talons, témoigne gaiement de son engagement : « Plus le temps passe, plus j’aime ce pays et la politique. » Mais la néorurale de 42 ans a du mal à formuler sa philosophie. « P’tet ben qu’oui » et « p’tet ben que non », version gauche. Ecolo mais encartée nulle part sinon « vaguement » à la Confédération paysanne. Elle croit « à l’entraide, au bon sens, à la force de l’intérêt général ». Dans la rue, une vieille dame se jette dans ses bras : « Bravo, elle travaille bien la p’tite ! »

La maire de Lessay, Stéphanie Maubé, le 20 septembre.

Pour mieux comprendre ce qui l’a menée à la politique locale, il faut aller rendre visite à ses brebis. On quitte Lessay, son hôtel Le Normandy et son magasin de chaussures Ça M’Botte, à bord de sa Dacia, sur laquelle est attelée une moutonnière brinquebalante. C’est le temps des amours, la remorque sert à mener les brebis aux mâles cornus entre deux rendez-vous.

Abbaye, lotissements, fabrique de camemberts normands moulés à la louche, usine de légumes en sachets, champs de carottes des sables, voici le « havre », comme on appelle les golfes dans le Cotentin, du Mont-Saint-Michel au Cap de la Hague. Une magnifique image d’Epinal, avec des moutons dans le ciel et sur la mer, des brebis à perte de vue sur une immensité vert argent. Chaque grande marée recouvre des kilomètres et laisse sur l’herbe une pellicule de sel.

La guerre des voisins

Pieds nus sur les salicornes, son pantalon noir de maire remonté aux genoux, Stéphanie Maubé appelle « les filles » ses brebis au derrière tagué en rouge. Les vertes et bleues appartiennent aux deux autres éleveurs qui partagent avec elle les six cents hectares publics du havre. La paix règne chez les moutons, gentiment mélangés. Mais avec les voisins, c’est la guerre. Agneaux volés, boucles d’oreilles des animaux arrachées, la bataille fait rage depuis une douzaine d’années.

« Au fond de moi, je pense que nous sommes au bord de l’effondrement. Cela va commencer par les pénuries alimentaires, il faut se tenir prêt. » Stéphanie Maubé

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