A l’ombre des tours Duo, censées reconnecter Paris et sa banlieue

Par et Rafaël Yaghobzadeh/Hans Lucas

Publié aujourd’hui à 04h45

Clémence ne dit pas toute la vérité à ses filles sur la réalité de sa vie à Paris. La maison dort encore, lorsqu’elle embarque à bord du train de 6 h 19, dans le nord du Val-d’Oise, en direction de la capitale. Les visages et les tenues changent à mesure que les gares défilent. « A 6 heures, on croise les ouvriers et les personnes qui préparent la journée des autres. Je suis avec eux. Quand on arrive à Paris, c’est un autre monde. » Changement à la gare de Lyon, ligne 14, sortie Bibliothèque, au cœur du 13arrondissement, ZAC Rive gauche ; il n’est pas tout à fait 7 heures. C’est à ce moment qu’elle les aperçoit, ces nouvelles tours au pied desquelles elle travaille.

Le reflet des tours Duo, sur les vitres de l’appartement d’une habitante du 12e arrondissement de Paris, le 14 septembre 2021.

Elles sont deux. Une grande (180 mètres), une petite (125 mètres). L’une massive, la seconde plus affinée. Mais certains disent n’en apercevoir qu’une, la plus haute, celle à la tête penchée. La vue change selon qu’ils arrivent du sud du périphérique, qu’ils pestent dans les bouchons de l’A4, ou qu’ils les observent en voisins depuis leur balcon, à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne).

A 43 ans, Clémence, qui a grandi dans la banlieue nord de Paris, et qui préfère garder l’anonymat, les aime bien, ces deux tours, dont le chantier se termine. Elle y voit un symbole de la réussite économique. « C’est un peu comme la Défense », le « New York » de ses 15-20 ans, où elle partait traîner avec ses copines en imaginant qu’un jour elle ressemblerait à « ces gens chics et fiers ».

100 « Fragments de France »

A six mois de l’élection présidentielle, Le Monde brosse un portrait inédit du pays. 100 journalistes et 100 photographes ont sillonné le terrain en septembre pour dépeindre la France d’aujourd’hui. Un tableau nuancé, tendre parfois, dur souvent, loin des préjugés toujours. Ces 100 reportages sont à retrouver dans un grand format numérique.

« Maman est consultante et travaille à renforcer l’image d’une marque de chocolat sur les réseaux sociaux », raconte à ses filles l’ex-adolescente devenue mère. Maman gagne en réalité le smic dans un salon de thé en servant des expressos aux ouvriers du quartier, des gaufres nappées de chocolat aux familles. Et bientôt des cafés latte à 2,50 euros aux quelque 9 400 salariés du groupe Banque populaire Caisse d’épargne (BPCE) et de sa filiale d’investissement Natixis, qui occuperont ces deux buildings signés Jean Nouvel. Le plus imposant, 39 étages, est le plus haut bâtiment érigé à Paris depuis la tour Montparnasse en 1973.

Au pied des tours Duo, à Paris, le 14 septembre 2021.

« Ici, c’est transitoire », insiste Clémence, en parlant de son travail. Ses parents sont arrivés du Congo-Kinshasa au début des années 1980, elle n’avait pas 2 ans. Un père chauffeur, une mère dactylo. « C’est une immigration réussie. Toutes mes sœurs ont un bac + 5 », juge-t-elle. Pourquoi son école de communication, « d’où viennent la plupart des journalistes de CNews », ne lui ouvrirait-elle pas d’autres portes ? « Ça m’a déchiré le cœur de revenir dans le quartier, confie-t-elle. Je fréquentais la bibliothèque François-Mitterrand en venant de Villiers-le-Bel quand je préparais ma maîtrise d’info-com. »

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