A l’Opéra Bastille, Wajdi Mouawad explore la psychogénéalogie d’Œdipe

Wajdi Mouawad lors des répétitions d’« Œdipe » à l’Opéra national de Paris, le 20 août 2021.

« Souvenez-vous… », demande, en voix off, le conteur qui s’apprête à commenter l’action théâtrale placée en amont d’Œdipe, la tragédie lyrique de Georges Enesco donnée dans une nouvelle production, jusqu’au 14 octobre, à l’Opéra Bastille. Ces paroles valent autant pour le compositeur (doté d’une mémoire phénoménale) que pour sa musique (fondée sur un savant réseau de réminiscences).

Avant de suivre la lutte du héros grec contre des éléments qui sont censés le dépasser, on assiste donc à un prologue. Celui-ci détaille son ascendance, depuis l’enlèvement de la princesse Europe par le dieu Zeus jusqu’au viol d’un enfant commis par Laïos, le père d’Œdipe, à l’origine de la double infamie (mettre sa mère enceinte et tuer son géniteur) qui attend le personnage-clé de la pièce de Sophocle, sur laquelle s’appuie l’ouvrage d’Enesco créé en 1936.

Wajdi Mouawad, le metteur en scène, ne procède pas ainsi à un cours de rattrapage mythologique, mais il met en perspective une histoire de famille susceptible de concerner le spectateur d’aujourd’hui par le questionnement de la fatalité. D’ailleurs, les magnifiques costumes d’Emmanuelle Thomas couvrent une vaste période, de l’Antiquité à nos jours.

Œdipe (Christopher Maltman) et Mérope (Anne Sofie von Otter) dans « Œdipe », de Georges Enesco, mis en scène par Wajdi Mouawad, à l’Opéra Bastille, à Paris, le 17 septembre 2021.

De même, la généalogie arbustive se prolonge dans les coiffures spécifiques des uns et des autres, que Cécile Kretschmar a conçues avec un art digne d’Arcimboldo. Bois de cerf pour Laïos et son entourage, branches de rosier pour les servantes, pousses printanières pour les éphèbes et les hétaïres… Seul Œdipe se présente le crâne nu, pour marquer sa différence, et en tenue actuelle, pour suggérer le caractère intemporel de sa situation.

Puissance dramatique

D’une plénitude exaltante, le travail de Wajdi Mouawad oscille, comme la musique, entre imagerie fidèle (rite de l’accouchement) et extensions abstraites (notamment à partir des décors minimalistes d’Emmanuel Clolus). Le recours à la vidéo (Stéphane Pougnand) n’est pas moins opportun, quand un vol d’oiseaux en vient à grouiller comme un flux de spermatozoïdes. La fécondation concerne aussi le processus musical, qui mise sur de fréquentes pénétrations de la masse orchestrale par des solos confiés à la flûte, au basson ou au saxophone. Servie par une interprétation de gala sous la direction d’Ingo Metzmacher, la partition impressionne par sa puissance dramatique.

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Enesco prouve, à sa manière, qu’Œdipe est dans le vrai quand il soutient que « l’homme est plus fort que son destin ». Affirmation qui permet au héros malheureux de résoudre l’énigme énoncée par la Sphynge lors d’un des sommets lyriques de l’opéra, avec un air de mutante remarquablement investi par la jeune Clémentine Margaine.

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