A Paris, la 193 Gallery expose les nouvelles couleurs africaines

Série « Camo », de Thandiwe Muriu.

Présenter des artistes peu connus, à l’identité forte et singulière, c’est le credo de la 193 Gallery, à deux pas de la place de la République, à Paris. « Notre mission est de proposer des scènes contemporaines pas assez représentées à notre goût, de l’Afrique, de l’Asie du Sud-Est, des Caraïbes, de l’Amérique du Sud ou de l’Océanie. On se bat pour le mélange des cultures et des styles », précise César Lévy, directeur du lieu.

Créée en 2018 rue des Filles-du-Calvaire, dans le IIIe arrondissement parisien, la galerie, qui doit son nom au nombre de pays membres de l’ONU, s’est installée dans un nouvel espace de 350 msur plusieurs niveaux depuis le 19 mai. « Il s’agit de faire dialoguer des œuvres des quatre coins du monde et permettre d’admirer la contemporanéité des pays que l’on présente », insiste César Lévy.

Fierté de la femme noire

Jusqu’au 31 juillet, trois artistes sont présentés sur les cimaises de la galerie. Thandiwe Muriu y occupe une place de choix. La jeune photographe kényane – à peine 30 ans – expose sa série « Camo » (« camouflage ») : un ensemble de portraits au féminin saturés de couleurs, de tissus, d’étonnantes coiffures et d’étranges « lunettes ».

Tout commence pour elle à 14 ans, lorsque son père lui apprend, ainsi qu’à ses sœurs, à utiliser un appareil photo numérique. « Je ne savais pas vraiment dessiner ou peindre, mais dès ma première interaction avec l’appareil photo, j’ai su qu’il y avait une connexion entre moi et la photographie », se souvient-elle. Son parcours la conduit à la photographie publicitaire, sans altérer son goût et son envie pour une forme plus artistique. Et revisiter le genre du portrait, très présent en Afrique.

Grâce aux conseils d’un ami photographe, elle commence en 2015 sa série « Camo ». Exploration de la couleur et de la création du continent, fierté de la femme noire. « Je veux encourager les jeunes filles à célébrer leur peau foncée. Un thème parfois lourd, mais que je veux mettre en valeur de manière ludique et facile à aborder », souligne l’artiste originaire de Nairobi.

Les tissus utilisés sont achetés sur les marchés de la capitale kényane. Une recherche difficile pour Thandiwe Muriu : « Je n’ai pas de formule pour trouver le bon tissu. Je sais simplement lequel fonctionnera lorsque je le sors des piles des magasins. » Ensuite, l’étoffe sera confiée à un tailleur qui confectionnera les vêtements conçus par la photographe, inspirée par les œuvres de l’artiste afro-américaine Bisa Butler.

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Coiffures et « lunettes » sont les derniers marqueurs de la série. Entre modernité – cheveux coupés très court – et tradition – coiffures architecturales très élaborées –, l’artiste met en avant une culture ancestrale de la beauté féminine. Quant aux « lunettes », elles sont issues de matériaux de récupération, souvent liés à l’enfance de Thandiwe Muriu.

Remarquée dès 2019 notamment par CNN Africa, elle reçoit en 2020 le People Choice Award de la photographie émergente de l’année au salon Photo London. En dépit d’une reconnaissance internationale, l’artiste se rend régulièrement dans les écoles pour montrer aux jeunes filles que l’art n’est pas réservé aux hommes, elle qui a dû se battre pour trouver sa place dans un monde très masculin.

Série « Colors of Africa », de Derrick Ofosu Boateng.

La 193 Gallery fait également la part belle à Derrick Ofosu Boateng : avec lui, la saturation des couleurs est poussée à l’extrême. Célébration d’un continent tout en poésie et fierté. « Une philosophie de vie positive, une Afrique créative, innovante et optimiste », précise César Lévy. Le Ghanéen d’à peine 25 ans « cherche à changer la perception de l’Afrique et à promouvoir l’amour et la paix entre des personnes de cultures et de milieux différents ».

Pour lui, la photographie est un moyen de communiquer avec le monde qui l’entoure. Des scènes qui semblent naïves, reflétant énergie, lumière et puissance. Avec une intention graphique très présente, notamment grâce à l’utilisation de fruits ou de ballons.

« Estampes africaines »

Comme son compatriote Prince Gyasi, qui appartient à cette même nouvelle génération de photographes ghanéens, Derrick Ofosu Boateng travaille à l’aide d’un iPhone offert par son père. De la réflexion à la recherche du bon emplacement et des modèles, il conçoit ses œuvres comme des « estampes africaines ». Un photographe nomade capable d’installer son studio dans un lieu particulièrement choisi.

Série « Récits cosmogoniques », de Jean-Marc Hunt.

Enfin, direction les Antilles avec le plasticien Jean-Marc Hunt. Et plus précisément la Guadeloupe, sa « rampe de lancement vers les étoiles ». Insulaire et donc grand voyageur pour montrer son art, il travaille surtout sur des feuilles de papier : « Mon atelier et mes œuvres tiennent dans un sac à dos. Je remplis des carnets de croquis durant mes voyages, que je maroufle ensuite sur toile pour chaque exposition. »

L’artiste interroge les notions d’identité, les pratiques sociales liées à la créolisation du monde et les relations de domination historiques et contemporaines. « Il est important pour moi de fonder une imagerie qui recense les questionnements dus à la condition noire et antillaise. Les systèmes de transmission, d’éducation et de préservation culturelle restent à bâtir dans la société antillaise », explique-t-il.

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Venant de l’école du graffiti et du street-art, Jean-Marc Hunt présente notamment deux séries à la 193 Gallery. La première, intitulée « Récits cosmogoniques », fait référence à l’enfance et est réalisée sur le matériau préféré de l’artiste, le papier, considéré comme un élément premier de transmission, un moyen de raconter une histoire, où l’ensemble formerait mémoire collective.

La seconde, « Ti’Punch Molotov », est comme un « rhum arrangé qui mêle révolution et revendication, remède et poison, à la fois moteur de puissance sociale et cause de la perte de contrôle, où l’ivresse devient déshumanisante », précise l’artiste. Violence du geste et foisonnement des couleurs interrogent les relations sociales assez hiérarchisées de la société antillaise. « C’est ma condition de négropolitain. J’aime la France mais la France ne le sait pas. Elle m’ignore », conclut le plasticien.

193 Gallery, 24 rue Béranger, 75003 Paris. Du mardi au samedi, de 10 heures à 19 heures. Entrée libre.