A Paris, le Théâtre du soleil, une utopie politique au service de l’art

L’entrée de la Cartoucherie dans le bois de Vincennes, à Paris en avril 2014.

Nous avions pensé, ce soir-là, que rien ne pourrait plus nous émerveiller autant que la découverte de cet endroit, de ces acteurs, de cette pièce – Henri IV de Shakespeare mise en scène par Ariane Mnouchkine. Nous n’avions pas tout à fait tort. Vivre pour la première fois l’expérience de la Cartoucherie et du Théâtre du Soleil à 20 ans souleva une émotion telle qu’aucune autre ne put s’y comparer. Elle en initia en revanche de nouvelles. Puisque désormais, nous irions rechercher cet état de grâce au théâtre, au cinéma, dans les musées, et sans doute aussi dans les voyages.

Au début de l’année 1982, le jour prenait à peine congé sur le bois de Vincennes quand nous avons franchi la grille et vu les corps du bâtiment industriel aux façades ceintes d’ampoules. Clarté irréelle, magique, qui transformait tout en ombres. Les arbres, les premiers arrivés, les longues tables dressées sur les pavés qui offraient de la soupe bien chaude. On se souvient d’un silence. Peut-être l’avons-nous inventé. La mémoire prend parfois les libertés qui lui chantent et nous arrangent.

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A l’intérieur, un éclairage de bougie. L’obscurité percée par le halo des miroirs devant lesquels les comédiens se maquillaient eux-mêmes. Georges Bigot, Jean-Baptiste Aubertin, Julien Maurel, Odile Cointepas, visages peints en blanc, passant du crayon noir sur les sourcils et sous les yeux. Les coulisses au vu et au su de tous. Une certaine idée du théâtre : le Théâtre du Soleil voulu et créé par Ariane Mnouchkine en mai 1964, avec des jeunes comédiens désireux de fonder, non pas une compagnie, mais une troupe avec une gestion collective et une vie communautaire.

Leur royaume, leur maison

Tout le monde payé au même salaire, participant à toutes les tâches (la cuisine, le ménage, la construction des décors, la fabrication des costumes…). Y compris celles de rénover la Cartoucherie – des entrepôts vides qui servaient à l’armée pour fabriquer de la poudre et des armements – qu’ils visitent en 1970. L’usine militaire est alors en ruine, le terrain en friche. La troupe retrousse ses manches, pose du plâtre blanc sur les murs délabrés, nettoie les verrières, construit des gradins en bois, installe l’électricité et le chauffage. Ils en font leur royaume, leur maison, qu’ils partagent avec le public avant, pendant et après les représentations.

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C’est dans le saint des saints de cette utopie poétique, politique et artistique que nous nous trouvons ce soir-là, les yeux écarquillés comme une enfant, les larmes pas loin, le souffle bientôt coupé par l’entrée en scène – en piste, au pas de course, comme un cheval – de Richard II (Georges Bigot), samouraï au jupon blanc de soie virevoltant. Au fond, une toile de soie rouge éclaboussée d’or. Soudain, « la cour d’Angleterre peuplée de rônins (…), le théâtre élisabéthain enté [greffé] sur le Kabuki, écrira l’écrivain Claude Roy. Avec ce croisement entre les souverains de Kamakara et la dynastie des Plantagenêts, avec ce mariage entre le costume des shoguns et la fraise de la gentry (…) – au bout de 5 minutes Shakespeare est là ». Un choc. Et depuis, une nostalgie que nous chérissons.

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