A quelques mois de la présidentielle, la politique à l’ère de la mécanique intime des électeurs

Des manifestants contre le passe sanitaire, à Perpignan, le 21 août 2021.

Chaque pouvoir connaît son lot de mouvements sociaux, mais ceux qui scandent ce quinquennat sont inédits (« gilets jaunes » tous les samedis ou anti-passe sanitaire en plein été), singuliers (spontanés, sans leaders) ou massifs (le mouvement contre les retraites a été plus long qu’en 1995). Des mobilisations nouvelles, difficiles à appréhender dans un contexte politique et social gazeux, aussi imprévisible qu’insaisissable, marqué par la volatilité, l’empire de l’immédiateté et un débat public placé sous le joug de réseaux sociaux qui favorisent caricatures et excès.

Lire aussi les bonnes feuilles de l’ouvrage de Pierre Rosanvallon: Pierre Rosanvallon : « Aujourd’hui, ce sont les épreuves de la vie qui redessinent la carte du social »

Ces dernières années, plusieurs experts ont tenté d’apporter des outils pour lire cette société française en pleine mutation. Après les thèses controversées du géographe Christophe Guilluy, qui appréhendait le pays à l’aune d’une fracture territoriale (La France périphérique, Flammarion, 2014), le journaliste anglais David Goodhart a dessiné un nouveau clivage issu de la mondialisation, opposant les « Anywhere » et les « Somewhere », ceux qui se vivent comme étant « de partout » et ceux qui se sentent « de quelque part ». Le sondeur Jérôme Fourquet a lui aussi proposé une grille d’interprétation avec son Archipel français (Seuil, 2019), dans lequel il narrait la naissance d’une nation multiple et divisée, fragmentée.

Le professeur au Collège de France Pierre Rosanvallon en dessine une nouvelle, plus subjective, fondée sur une lecture des « épreuves » auxquelles sont confrontés les Français, nouveaux fondements, selon lui, de l’action collective. Les structures globales de la société ne peuvent plus expliquer les récents mouvements sociaux, des « gilets jaunes » aux antivaccins, en passant par le phénomène #metoo, observe l’auteur du livre Les Epreuves de la vie, publié le 26 août au Seuil. Les sondages ne sont pas suffisants non plus pour comprendre où en sont les Français. A contrario, le vécu et ressenti, les « épreuves de la vie », peuvent « dire la vérité de l’état d’une société », fait valoir l’auteur, qui propose de se fonder sur la perception que les citoyens ont de leur situation personnelle, et de celle du pays, pour mieux appréhender celui-ci. Afin de comprendre les Français, il faudrait donc saisir ce qui les anime, les épreuves générant des émotions qui guident les comportements et déterminent les rapports à autrui ou aux institutions, poursuit-il.

Injustice et mépris

Le sociologue et historien dresse une typologie de ces épreuves. Celles de l’individualité et de l’intégrité personnelles (harcèlement, violences sexuelles, burn-out) d’abord, qui comportent aussi une dimension systémique (histoire de la domination masculine ; organisation du travail). Celles du lien social, ensuite, qui se déclinent autour du mépris, de l’injustice ou de la discrimination, et nourrissent ressentiment, colère ou indignation, soit le principal carburant des populismes. Les épreuves de l’incertitude, enfin, de plus en plus nombreuses à l’âge des bouleversements économiques et sociaux (peur du déclassement), climatiques, sanitaires, ou encore géopolitiques.

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