A Rennes, la collection Pinault s’expose en noir et blanc

« Mfana, Philadelphia »  (2019)  de Zanele Muholi .

La Bourse du Commerce-Collection Pinault a ouvert à Paris fin mai, révélant des ensembles très importants d’artistes tels que Louise Lawler, Marlene Dumas, David Hammons ou Martin Kippenberger. A Marseille, la quasi-totalité des œuvres de Jeff Koons acquises par François Pinault est présentée au Mucem. On aurait pu penser que c’était assez pour démontrer l’importance de la collection et sa diversité. Erreur : une troisième exposition occupe le couvent des Jacobins, à Rennes, ville pour laquelle le milliardaire breton a déjà – et souvent – témoigné sa prédilection.

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Au-delà de la couleur n’est pas un petit accrochage : une soixantaine d’artistes et une centaine d’œuvres de toutes natures matérielles et de toutes dimensions choisies au sein de sa collection. Pour les choisir, un principe formel a été décidé par Jean-Jacques Aillagon, directeur général de la collection Pinault et commissaire de l’exposition : le noir et blanc. Il n’est pas absolument respecté, mais les quelques exceptions consenties le sont quand les artistes ont décidé de confronter version noir et blanc et version couleur de la même image : Elaine Sturtevant reprenant dans ces deux états les séries de portraits de Marilyn Monroe d’après Andy Warhol ou Annie Leibovitz confrontant l’image publique en couleur et l’image privée en noir et blanc des mêmes modèles, les danseuses déshabillées et parées des casinos de Las Vegas.

Œuvres jamais montrées

Cet ensemble d’Annie Leibovitz, réalisé en 1995, retient l’attention à plusieurs titres. En premier lieu pour ce qu’il donne à voir du fonctionnement de l’industrie du spectacle sous sa forme la plus rudimentaire, les portraits de ces danseuses dans leur intimité n’ayant à peu près aucun rapport avec leurs clichés de scène : c’est à peine si leurs visages sont reconnaissables. Un deuxième motif est plus circonstanciel : ces œuvres remarquables n’avaient jusqu’à présent jamais été montrées par la collection Pinault. Un troisième ne l’est pas : la sélection rennaise, dont on ne peut croire que François Pinault n’y ait jeté un œil, confirme ce qui a surpris lors de l’ouverture de la Bourse du Commerce : un intérêt très affirmé pour la photographie vue comme outil d’analyse sociale et politique.

C’est évidemment le cas des productions d’Annie Leibovitz. C’est aussi celui, avec autant de distance ironique, des Portraits (1999) de Hiroshi Sugimoto : Lénine, Castro, Diana, Arafat, Elizabeth II, Napoléon Ier, Churchill ou Voltaire tels que leur apparence est figée, en cire, chez Madame Tussauds, à Londres, et photographiée par l’artiste japonais dans un clair-obscur dur, qui aggrave les stéréotypes de ces représentations historiques presque officielles. Avec les séries de Richard Avedon, la violence n’est plus contenue : elle saute littéralement à la vue. Ce n’est pas l’Avedon chroniqueur narquois de la célébrité et de la fortune qui est ici, mais celui qui, pendant deux décennies, a photographié les victimes des bombardements américains au napalm pendant la guerre du Vietnam – des femmes défigurées et mutilées) –, et qui en 1963 obtint d’entrer avec ses appareils dans un hôpital psychiatrique de Louisane pour se placer à peu de distance des pensionnaires. On pense aussitôt au film que Sophie Ristelhueber et Raymond Depardon tournèrent en 1982 dans l’asile psychiatrique de San Clemente, près de Venise.

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