A Saint-Malo, les rochers sculptés de l’abbé Fouré perdent la face

La fresque sculptée sur les rochers par l'abbé Fouré de 1894 à 1907 est de plus en plus érodée par les embruns, les ruissellements et les touristes.

Un chemin face à la mer. Soudain, d’étranges visages surgissent le long du sentier, puis c’est tout un peuple de personnages et d’animaux en tout genre qui affleure de l’amas rocheux. Perchées sur les pointes de la Haie et du Christ à Rothéneuf, ancien village de pêcheurs appartenant désormais à la commune de Saint-Malo, quelque 300 sculptures réalisées par un religieux, l’abbé Fouré, font face aux vagues… et s’effacent doucement. Menacée d’érosion, confrontée au vent et aux embruns, mais aussi fragilisée par les passants qui l’escaladent, cette œuvre d’art brut pourrait bientôt disparaître.

« Notre but n’est pas de lutter contre les éléments, mais de retarder la disparition des œuvres », explique une amoureuse du lieu, Joëlle Jouneau. La sexagénaire préside depuis onze ans l’association des Amis de l’œuvre de l’abbé Fouré. Avec sa trentaine de bénévoles, l’organisation a ouvert, en juillet, à Saint-Malo, le Centre d’interprétation de l’Ermite de Rothéneuf. A l’intérieur de ce petit musée s’entremêlent des panneaux explicatifs et des sculptures en bois. Il est aussi possible de faire une visite virtuelle des rochers sculptés, situés à seulement un kilomètre de là.

Du land art avant l’heure

L’abbé Fouré, surnommé « l’Ermite », a créé ce site entre 1894 et 1907. Mis en retrait après des conflits internes au sein de sa paroisse de Langouët, à 50 kilomètres dans les terres, l’ancien recteur ne s’était jamais essayé à l’art avant son arrivée à Rothéneuf. Des cartes postales de l’autodidacte témoignent de cette époque. On le voit en soutane noire modeler les roches granitiques à l’aide d’un marteau et d’un burin, puis poser auprès de ses œuvres.

Parmi ses réalisations, l’amoureux d’histoire et de légendes, fervent lecteur de journaux, a figuré des saints bretons, mais aussi Napoléon ou l’explorateur natif de Saint-Malo Jacques Cartier. « C’est une sorte de land art avant l’heure, décrit la conservatrice Savine Faupin, responsable de la collection d’art brut au Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut de Lille Métropole (LaM). Quand l’abbé taillait, on peut s’imaginer qu’il voyait la force de la mer, il devait savoir que son œuvre allait se transformer. »

Dans nos archives : Une balade dans les Rochers sculptés de Rothéneuf

L’œuvre en pleine nature a vite fasciné. Deux ans après les premières réalisations de
« l’Ermite », le tramway tout neuf de Rothéneuf attirait déjà une foule de touristes. Aujourd’hui, l’accès à une partie des rochers, détenue par un propriétaire privé, nécessite un droit d’entrée de 2,50 euros, sans pour autant décourager les visiteurs. Pour mesurer la transformation du site, il suffit de le comparer aux photographies laissées par l’ecclésiastique au regard noir : les traits des visages et des bas-reliefs se sont estompés, le granit s’est poli.

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