A Tanger, les fantômes de la Beat generation

Par Ghalia Kadiri

Publié aujourd’hui à 01h05, mis à jour à 15h10

La nuit est tombée depuis peu sur les collines de Tanger et les ruelles de la kasbah s’assombrissent. Un garçon s’approche. « Qu’est-ce que tu cherches ? Du haschisch ? », murmure-t-il dans un mélange d’espagnol et de darija, l’arabe dialectal marocain. Dans cette petite rue derrière la place du Grand Socco, aux portes de la Médina, une autre époque se devine. Celle de la Beat generation à Tanger, dont les nostalgiques suivent les traces. Elles mènent au Dean’s Bar.

Ouvert en 1937, le lieu a attiré toutes sortes de personnages du monde entier. Des poètes, des écrivains, des artistes, des fugitifs, des trafiquants, des espions, des diplomates et des aristocrates, en quête d’aventures et de cannabis. Du Dean’s, il ne reste plus qu’une porte grillagée. La pancarte rouillée qui signalait la vente d’alcool n’a jamais été démontée.

Production de marijuana

Tanger a changé. Disparue l’ambiance cosmopolite qui a régné des années 1920 aux années 1950 et donné naissance au mythe. Un mélange de fascination littéraire et artistique pour cette ville à la pointe du détroit de Gibraltar, d’attrait pour les transgressions qu’elle permettait, pour la liberté de ses nuits. Les bars déjantés ont fermé leurs portes et les paquets de kif ne sont plus en vente libre.

Mais la ville exhale la même odeur que décrivaient les poètes américains, un mélange d’épices, de jasmin et de cannabis. On le fume toujours, plus ou moins librement, au coin d’une rue ou à la terrasse d’un café.

Les vieillards savourent le kif traditionnel (des feuilles de cannabis séchées) dans un sebsi, une pipe à haschisch longue d’une trentaine de centimètres et sculptée de motifs raffinés. Les plus jeunes préfèrent la résine de cannabis, roulée dans un joint façon chamali (« nordique », en arabe), une spécialité du nord consistant à retirer une partie du filtre.

Des consommateurs de cannabis, à Tanger. La plante est largement cultivée dans le Rif.

Au Maroc, la culture du cannabis fait partie du paysage et du patrimoine national depuis le XVIsiècle. Certes, sa production a été prohibée, en 1932, dans la zone marocaine sous protectorat français, sauf dans le Haouz et le Gharb. Une interdiction étendue à l’ensemble du protectorat en 1954, puis dans tout le Maroc après l’indépendance du pays, en 1956. Sa culture continue toutefois clandestinement et se vend sous forme de feuilles séchées.

Depuis les années 1970, avec l’arrivée des hippies et l’explosion de la demande européenne, les cultivateurs transforment le kif en résine, celle qui se vend sous forme de barrettes de shit dans toute l’Europe. Dans la région montagneuse du Rif, non loin de Tanger, à l’abri des regards, se concentre aujourd’hui la plus grande production de marijuana de la planète, dont les bénéfices sont estimés à plus de 19 milliards d’euros par an, selon une étude publiée en 2020 par Initiative mondiale contre la criminalité transnationale, un réseau d’experts indépendants basés à Genève.

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