Adam Bodnar : « Les institutions européennes sous-estiment les dangers pesant sur la démocratie en Pologne »

Adam Bodnar est un juriste polonais, professeur de droit spécialisé dans la question des droits de l’homme. Vice-président de la fondation Helsinki pour les droits de l’homme de 2010 à 2015, il a ensuite été nommé médiateur et défenseur des droits civiques en Pologne, considéré comme le dernier contre-pouvoir institutionnel indépendant depuis l’arrivée au pouvoir, en 2015, du parti national-conservateur Droit et justice (PiS). Son mandat de cinq ans a pris fin en septembre 2020. La Diète et le Sénat n’ayant pas réussi à s’accorder sur son successeur, il continuait à en assurer l’intérim. Jusqu’à ce que le Tribunal constitutionnel, contrôlé par le PiS, le somme, le 15 avril, de quitter son poste dans les trois mois.

Le parti national-conservateur Droit et justice (PiS) paraît déterminé à s’emparer du bureau du médiateur. Quel regard portez-vous sur les conditions de votre départ ?

Cette situation était assez prévisible. Elle est liée au fait que la majorité au pouvoir a toujours voulu prendre le contrôle du poste de médiateur et défenseur des droits civiques. Le 15 juin aura lieu un vote sur ma succession, dont l’issue est incertaine. Soit un candidat émerge, avec un profil acceptable pour le pouvoir. Soit, si tel n’est pas le cas, une sorte de commissaire sera mis en place, qui aura le plein contrôle sur le bureau du médiateur. Dans les deux cas, cela conduira à une marginalisation cette institution.

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L’arrivée au pouvoir du PiS, en 2015, coïncide avec le début de votre mandat comme médiateur. Depuis, la Pologne est sous le feu des critiques internationales pour ses atteintes aux principes de l’Etat de droit. Les droits humains ont-ils reculé en Pologne ?

Je pense que oui. Certains agissements du pouvoir, inimaginables il y a encore six ans, sont désormais devenus la norme. Il y a une nette régression des droits civiques et politiques. Dans le domaine des droits sociaux, en revanche, il faut reconnaître une forte progression, avec un investissement important dans les politiques sociales et un engagement plus déterminé dans le respect du droit du travail.

En matière de droits civiques, les atteintes les plus graves sont celles au droit de manifester, à la liberté d’expression et à la dignité humaine. Concernant le droit de rassemblement, il y a une pression pour la limiter, et la pandémie de Covid-19 a été utilisée comme un prétexte, ce qui a conduit à un usage disproportionné de la force par la police.

En matière de liberté d’expression, le paysage médiatique a considérablement changé en six ans et de plus en plus de médias sont désormais contrôlés par le gouvernement. Les plaintes en justice contre les journalistes ou les universitaires critiques du pouvoir sont devenues monnaie courante. A cet égard, la dégringolade de la Pologne, tombée, de 2015 à 2021, du 18e au 64e rang dans le classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières, est très significative.

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