Afghanistan : Biden face à son premier échec

Editorial du « Monde ». L’intervention américaine en Afghanistan avait commencé en octobre 2001, sous la présidence de George W. Bush, par des tirs de missiles de croisière de haute technologie en direction des camps d’entraînement terroristes d’Al-Qaida, abrités par le régime taliban. Il s’agissait d’anéantir l’organisation responsable des attentats du 11-Septembre. L’opération, baptisée « Liberté immuable », était couronnée de succès en trois semaines. Elle s’achève vingt ans plus tard par une retraite chaotique, piteuse et précipitée, négociée avec ces mêmes talibans que « Liberté immuable » avait chassés.

Pour avoir arrêté le calendrier de cette retraite sans prévoir la rapidité du retour des talibans, Joe Biden affronte la première grave crise politique de son mandat. Il y a sept mois, c’est pourtant un président loué pour son immense expérience en politique étrangère qui s’installait à la Maison Blanche. Rapidement, tout en s’attelant à la gestion de la crise liée au Covid-19, il s’employait à rompre avec la diplomatie de son prédécesseur, Donald Trump, en remettant les Etats-Unis sur les rails du système multilatéral.

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La rupture, cependant, n’a pas été totale. Sur la Chine et le dossier afghan, en particulier, le président démocrate s’est inscrit dans la continuité. Déterminé à rapatrier la totalité des troupes américaines en vue de sa réélection, Donald Trump avait lancé les négociations avec les talibans au Qatar ; elles s’étaient conclues par un accord peu glorieux, que le secrétaire d’Etat Mike Pompeo avait sanctionné de sa présence à Doha, en février 2020. L’accord, dont les talibans n’ont pas respecté leur partie et qui est dans l’ensemble à l’origine du désastre actuel, prévoyait le départ des troupes américaines.

De lourdes erreurs

Joe Biden aurait pu ne pas l’appliquer. Mais son opposition à la poursuite de l’intervention en Afghanistan est ancienne et profondément ancrée ; il se savait soutenu sur ce point par l’opinion publique, qui s’était désintéressée de ce pays, où n’étaient plus présents que 2 500 soldats américains, alors qu’ils y ont été plus de 100 000. Il s’est contenté de restructurer le calendrier du départ.

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Mais, si la décision du retrait était consensuelle, l’exécution de l’opération a été marquée par de lourdes erreurs, dont Joe Biden et son équipe doivent aujourd’hui répondre. La rigidité du calendrier, d’abord : en fixant la date symbolique du 11 septembre pour marquer le vingtième anniversaire des attentats plutôt que de lier le retrait à une série de conditions à remplir, il a contraint les militaires à organiser le repli en pleine saison des combats, favorable aux talibans.

Le séquençage des opérations, ensuite : la décision, difficilement compréhensible, d’évacuer les militaires avant les civils, s’est révélée catastrophique lorsque Kaboul est tombée et a obligé le Pentagone a renvoyer 6 000 soldats en catastrophe pour tenir l’aéroport. L’absence de concertation, aussi, avec les alliés européens, pourtant impliqués sur le terrain. Les erreurs d’évaluation, enfin, sur la rapidité de l’avancée des talibans.

Réputé homme d’empathie et de compassion, Joe Biden en a paru singulièrement dénué au début de cette crise, alors que les images dramatiques des évacuations inondaient les écrans. Son entourage évalue déjà l’impact de ce fiasco sur sa popularité et sur celle du Parti démocrate. Le plus urgent, pourtant, pour l’heure est d’organiser la poursuite de l’évacuation à Kaboul dans des conditions plus dignes de la première puissance mondiale.

Le Monde