Alain Deneault : « “Economie” est un beau mot, un signifiant fort »

Le philosophe Alain Deneault, à Paris, en 2018.

« L’Economie psychique. Les économies, feuilleton théorique 4 », d’Alain Deneault, Lux, 144 p., 12 €, numérique 8 €.

« De la fausse monnaie circule dans l’usage courant des mots », alerte le philosophe québécois Alain Deneault en empruntant une formule de Paul Valéry. Mordant les pièces de langage qui s’échangent entre les domaines théoriques et les discours ordinaires, comme pour mettre leur valeur à l’épreuve, l’auteur du « feuilleton théorique » intitulé Les Economies vient de publier son quatrième épisode : L’Economie psychique. Après L’Economie de la foi ou L’Economie esthétique (Lux, 2019, 2020), son entreprise de réinvestissement philosophique de la notion d’économie continue à affirmer d’un terrain à l’autre que « l’économie n’est pas la propriété des économistes ».

« Le terme s’est appauvri en se limitant au champ de l’intendance matérielle, et en prenant un sens orwellien, synonyme d’extractivisme capitaliste et dominateur », justifie-t-il au cours d’un entretien en visioconférence. « Or, poursuit-il, “économie” est un beau mot, un signifiant fort, que l’on retrouve depuis l’Antiquité chaque fois qu’il est question des relations bonnes entre des éléments. »

Un « excursus » journalistique et militant

Par cette philosophie feuilletonnée, le professeur à l’université de Moncton (Canada) revient en fait aux sources de son parcours. Après des études de philosophie à Paris, le jeune philosophe a en effet connu un « excursus » journalistique et militant, sous l’effet d’une rencontre décisive : François-Xavier Verschave, l’essayiste connu pour avoir forgé le terme « Françafrique », et disparu brutalement en 2005.

« J’ai voulu poursuivre son œuvre, à propos cette fois du Canada », explique l’auteur, en 2008, de Noir Canada. Pillage, corruption et criminalité en Afrique (avec Delphine Abadie et William Sacher, Ecosociété). Reprenant la méthode d’enquête du « maître », fondée sur les sources documentaires, Deneault y dénonçait les agissements en Afrique des multinationales minières, en particulier canadiennes. Voilà comment un « professeur de philosophie inconnu », pouvait-on lire dans « Le Monde des livres » du 11 juillet 2008, était devenu, à 38 ans, l’auteur d’un essai « en passe de devenir le livre le plus cher de l’histoire ».

Car Noir Canada n’a pas été du goût de la plus grosse société aurifère du monde, la canadienne Barrick Gold, qui n’avait pas apprécié qu’on fasse état de sa possible implication dans l’expropriation et le meurtre de mineurs artisanaux en Tanzanie. Avec une autre société, Banro, elle réclamait à l’auteur et à son éditeur la somme de 11 millions de dollars canadiens. Tel était « le prix des mots », pour reprendre le titre d’un film documentaire de Julien Fréchette, qui a suivi les trois années de la procédure. Elle s’est soldée par l’abandon des poursuites (moyennant un retrait du livre du marché, consultable cependant en ligne), et a marqué au Canada une étape historique dans la lutte contre les « poursuites baillons », ces procès en diffamation qui muselaient financièrement les auteurs d’enquêtes compromettantes pour certaines entreprises.

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