Almeria, mémoire vivace d’Hollywood et du franquisme

Sur la terrasse de sa piscine bordée de gazon synthétique, Carlos Oliva évoque avec tendresse l’ancien propriétaire de son hôtel. Il s’appelle Eddie Fowlie. Ce Britannique, mort en 2011, est chef accessoiriste sur le tournage de Lawrence d’Arabie, réalisé par son compatriote David Lean. C’est au début des années 1960, à Almeria, dans le Sud brûlant du pays, un port d’Andalousie qui est alors un féerique miroir sur la mer.

Almeria est le nom d’une ville côtière mais aussi d’une province désertique aux paysages époustouflants, dont l’aridité spectaculaire donne parfois l’impression de propulser le visiteur sur une autre planète. Une contrée andalouse parmi les plus pauvres du pays. A 60 kilomètres au nord-est de la cité, en bordure du parc naturel de Cabo de Gata-Nijar, se trouve le village minuscule de Carboneras, aux rues sinueuses et aux maisons blanchies à la chaux. Un village andalou au bout du monde.

Le réalisateur David Lean et John Box, chef décorateur, devant la plage de l’Algarrobico, à Carboneras (province d’Almería, en Andalousie), où le village d’Aqaba a été reconstitué pour le tournage de « Lawrence d’Arabie », en 1962.

C’est tout cela que découvre Eddie Fowlie, quand il débarque en Espagne. « Eddie tombe amoureux d’Almeria », juge Carlos Oliva. Au point d’acheter un bout de terrain en front de mer, qui, à l’époque, ne vaut rien. Il convainc même David Lean et sa compagne, Barbara, d’en faire autant. Les amis construisent deux maisons, côte à côte. Et puis, en 1970, Eddie décide d’ouvrir l’El Dorado.

Ascenseur tout d’acajou et de miroirs

C’est un petit hôtel à Carboneras, dont Carlos Oliva, 72 ans, est aujourd’hui le propriétaire. Si les dorures imposantes de la porte d’entrée et les colonnes néoclassiques du salon rappellent la résidence des tsars ou un vague palais oriental, c’est qu’Eddie Fowlie, en habile récupérateur, a apporté dans cet endroit isolé de l’Andalousie une partie des décors des films auxquels il participait. Ceux de David Lean, mais aussi ceux de Nicolas et Alexandra (1971), de Franklin J. Schaffner, l’une des dernières superproductions tournées en Espagne, et dont l’ascenseur, tout d’acajou et de miroirs, transporté miraculeusement sur une route à peine goudronnée, fait office de cabine téléphonique près de la réception de l’hôtel.

C’est dans ce décor kitsch et très cosy que Carlos Oliva vit depuis plus de trente ans. « J’ai modernisé l’établissement, bien sûr, mais j’ai tout laissé tel quel », dit-il, fier d’avoir préservé la fantaisie immobilière et accessoiriste de celui qui est dans un premier temps son patron – Oliva commence à l’El Dorado comme gérant – puis son ami. Un hommage à ce Britannique que ses collègues de cinéma surnomment « l’oiseau fou ».

Il vous reste 87.94% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.