« Amos Oz, la quatrième fenêtre », sur Arte : portrait d’un homme en clair-obscur

Amos Oz à 33 ans, en 1972.

ARTE – MERCREDI 20 OCTOBRE À 22 H 40 – DOCUMENTAIRE

Déchirant. Ainsi serait-on tenté de qualifier le documentaire que Yair Qedar a consacré à l’écrivain israélien Amos Oz, mort en 2018. Mais est-ce exact de parler de documentaire ? C’est plutôt un portrait, plein de trous et de failles – parfois abyssaux –, même si les questions qui fâchent sont abordées.

Tout commence par sa voix, depuis ce que l’on imagine être la fenêtre de son appartement, à Tel-Aviv, où il était venu vivre sur le tard, après des années passées dans sa belle maison située à Arad, dans le désert du Néguev. Une voix donc, sa voix, fatiguée sans aucun doute par la maladie et la douleur, mais précise et pressée de dire les choses.

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Il converse avec son amie et biographe Nurith Gertz. Il lui demande de ne pas écrire un panégyrique. Parle de littérature – il n’en revient pas d’avoir autant écrit (nouvelles, romans, essais, etc.). Mais aussi de la blessure profonde causée par la rupture avec sa fille cadette, Galia, qui, dans un ouvrage paru un an après la mort de son père, et non traduit en français, lui reproche de l’avoir maltraitée. Lui qui, dans sa vie publique, tenta toujours d’écouter l’Autre, restera abasourdi devant le refus de cette dernière de lui parler – de son côté, il ne reconnaît qu’« une ou deux gifles » et un café envoyé à la figure « un jour de colère ».

Episode tragique

Blessure abyssale, qui renvoie à une autre blessure, originelle et constitutrice, sans doute, de l’homme que fut Amos Oz : il s’agit du suicide de sa mère. Il a alors 12 ans. Est-ce la raison pour laquelle il confie qu’il semble toujours y avoir « un mur de verre » entre lui et les autres ? En tout cas, et il reviendra sur cet épisode tragique à diverses occasions, il avoue avoir l’impression d’être « plus insignifiant qu’un brin d’herbe ». Peu importe le nombre d’exemplaires vendus, le nombre de langues dans lesquelles il a été traduit, peu importe les consécrations et les prix, il restera cet enfant attendant qu’on lui dise : « Tu en vaux la peine », alors que « la femme qui comptait le plus est partie en claquant la porte ».

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Deux ans après cet épisode tragique, l’enfant quitte tout : son père, sa Jérusalem natale, et même son nom – le petit Amos Klausner devient Amos Oz, et choisit le kibboutz Houlda pour renaître. Compliqué, néanmoins, de devenir un agriculteur fort et bronzé quand on a la peau aussi pâle et un besoin d’écrire aussi aigu. C’est donc la nuit, en cachette, qu’Amos devenu Oz écrit.

En 1968, Mon Michaël (Rombaldi, 1975) est qualifié par le New York Times de « Madame Bovary israélien ». Interviewés ici, Etgar Keret et Dorit Rabinyan, des écrivains de la génération suivante, se souviennent du choc qu’a été, pour eux, la lecture de ce texte qui propulse Oz sur la scène internationale, d’autant que, l’année précédant sa publication, l’écrivain a aussi commencé à devenir actif en politique, comme le rappelle l’auteur David Grossman.

Si le documentaire revient peu sur cette facette importante – Amos Oz fut, en 1978, l’un des fondateurs du mouvement La Paix maintenant –, c’est sans doute parce que c’est peut-être l’un des aspects les plus connus de l’écrivain. Les plus connus et présentables. Non pas que le documentaire soit à charge – loin de là –, mais il rappelle que l’icône Oz fut aussi et d’abord un homme avec ses failles et ses faiblesses.

Amos Oz, la quatrième fenêtre, documentaire de Yair Qedar (Isr., 2020, 58 min). Sur Arte.tv jusqu’au 15 juillet 2024.