« Anatomie d’un mariage », de Virginia Reeves : au cœur du système nerveux

La romancière américaine Virginia Reeves, en septembre 2016.

« Anatomie d’un mariage » (The Behavior of Love), de Virginia Reeves, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Carine Chichereau, Stock, « La cosmopolite », 432 p., 22,90 €, numérique 16 €.

Où s’arrête le dévouement thérapeutique, où commencent la toute-puissance et l’aveuglement ? Dans son précédent roman, Un travail comme un autre (Stock, 2016), la romancière américaine Virginia Reeves racontait, à travers la passion dévorante de son héros pour l’électricité, le basculement de la fascination à l’obsession. Anatomie d’un mariage continue cette exploration des méandres de la psyché, en entraînant le lecteur dans les arcanes de la thérapie mentale.

Tierce figure

Au cœur du texte, Edmund Malinowski, brillant psychiatre comportementaliste à qui l’on a confié la direction d’un hôpital du Montana. La tâche qui lui échoit est aussi écrasante qu’enthousiasmante, puisqu’il s’agit de réformer en profondeur le traitement des maladies mentales, à l’aide de ces thérapies alternatives qui commencent, dans les années 1970, à faire leur chemin dans la psychiatrie occidentale. Attentive et discrète, Reeves fouille les recoins de ce lieu mystérieux où officie Malinowski : l’institution psychiatrique, façonnée par un mélange de bonnes volontés impuissantes et d’absurdités bureaucratiques. Un endroit clos, labyrinthique, dont même le très rationnel médecin perçoit l’étrangeté spectrale. « Il traverse le couloir qui mène à son bureau. Il a beau ne pas croire aux fantômes, il sent toujours une présence plus ou moins humaine à travers ces corridors, le bruit de ses pas sur le lino ne fait que se mêler au couinement des baskets, au martèlement des sabots, au raclement des chaises qu’on pousse pour les remettre à leur place. »

Le lecteur oscille, aspiré d’abord par l’énergie communicative du médecin dévoué à sa tâche, puis rattrapé par la lucidité amère de sa femme esseulée, personnage secondaire d’un récit héroïque qui l’exclut

Contrairement à ses patients, Malinowski a une vie en dehors de l’établissement, et le roman entrelace délicatement l’étude de l’univers psychiatrique avec celle de la décomposition d’un couple. Car le protagoniste n’est pas venu seul accomplir sa mission héroïque ; il a entraîné avec lui son épouse, Laura, une peintre qui l’a suivi dans cette région sauvage, où « le ciel est si vaste, si bleu, qu’il ne pouvait le décrire ». Virginia ­Reeves met en place une alternance délicate, où l’homme et la femme prennent, l’un après l’autre, la main sur la narration, dans un système d’empathie complexe et vacillant. En effet, si l’imperturbable bonne conscience d’Edmund est évoquée à la troisième personne, Laura ­raconte ses doutes à la première.

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