André Dhôtel, Maylis de Kerangal et Sigrid Nunez : la chronique « poches » de Véronique Ovaldé

« Le pays où l’on n’arrive jamais », d’André Dhôtel, J’ai lu, 256 p., 4 €.

« Ni fleurs ni couronnes, suivi de Sous la cendre », de Maylis de Kerangal, Folio, 128 p., 5 €.

« L’Ami » (The Friend), de Sigrid Nunez, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Mathilde Bach, Livre de poche, 240 p., 7,40 €.

Le pays où l’on n’arrive jamais, d’André Dhôtel (prix Femina 1955), est, dans certaines collections, recommandé aux jeunes lecteurs à partir de 10 ans. A cause de quoi ? Multiples péripéties ? Distorsions fantastiques ? Cheminement initiatique ? Sans doute le jeune Gaspard pourrait-il passer pour un cousin d’Alice, dont le pays des merveilles serait les Ardennes, la Belgique et les Bermudes. On a ici le même tiraillement entre les excentriques (qui collectionnent les moustaches de chats) ou les forains (la mère de Gaspard est cartomancienne et son père vendeur de cravates ambulant), et les gens sérieux. Comme chez Lewis Carroll, on a peur de se faire gronder, on se laisse gouverner par le hasard et les bifurcations essentielles, souvent l’on glisse et tombe, et la chute déclenche des « aventures inconsidérées ». Mais c’est la rencontre avec l’enfant fugitif, celui qui ne peut jamais être domestiqué, qui va entraîner Gaspard au bout du monde à la recherche du Grand Pays – inatteignable mais/parce que partout à la fois. Philippe Jaccottet disait que la voix de Dhôtel (1900-1991) était de l’eau pure. Il avait raison. Il faut s’en abreuver.

Lire aussi (1955) : « Le pays où l’on n’arrive jamais », d’André Dhôtel, et « Aux couleurs de la nuit », de Marcel Schneider

Irlande, 1915, misère, faim et progéniture décimée. Sugàan fait partie de ces « hameaux poitrinaires » entre Cork et Kinsale. Le tout jeune Finbarr Peary est « dur au mal et taiseux ». Il va se retrouver pris dans le ballet macabre des barques à la recherche des noyés du Lusitania qui vient d’être torpillé par les Allemands (un cadavre = une livre, et certains cadavres valent bien plus encore). Mais c’est le trouble de Finbarr quand il fait advenir une pensée émergeant de la tourbe de l’informulé qui va bouleverser sa vie. Ici, tout est maîtrisé, musical et rythmique. La prose de Maylis de Kerangal, dans Ni fleurs ni couronnes, est miraculeuse : elle enveloppe et sinue, et se ponctue de brèves semonces. Et jamais elle n’oublie le plaisir du récit. Dans Sous la cendre (le deuxième texte du recueil) deux garçons, sous le charme d’une Antonia, gravissent le Stromboli. Et c’est là que l’on comprend toute la beauté de la foulée de Kerangal. Une alternance de chutes et de rattrapages, de dérapages et de vitesse.

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