Andrée Chedid, l’empreinte de la poétesse

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Publié aujourd’hui à 00h18

« Où est-elle ? Où est Lake ? Amenez-la que je lui baise les pieds. » En 1943 à Beyrouth, l’écrivain libanais Charles Corm fait une irruption théâtrale dans l’appartement des Chedid. Il cherche à parler, et donc à dire toute son admiration, à une certaine « A. Lake », qui a publié quelques mois plus tôt chez Horus, une petite maison d’édition du Caire, un recueil de poèmes intitulé On the Trails of my Fancy.

Mais « A. Lake » n’existe pas. Il s’agit du pseudonyme choisi par Louis Selim Chedid pour Andrée, son épouse, à qui il a offert, en guise de cadeau de mariage, la publication à 300 exemplaires de poèmes qu’elle a rédigés, en anglais, l’année précédente. La poétesse de 23 ans souhaitant garder l’anonymat, son mari a opté pour le A d’Andrée suivi de ses propres initiales. Son nom complet est Louis Antoine Selim Chedid. Il a gommé le S de Selim pour ne conserver que L.A.C, qui, traduit en anglais, devient Lake.

Dans L’Etoffe de l’univers (Flammarion, 2010), la poétesse raconte qu’après avoir « essayé de poser ses lèvres sur [s]es souliers », Charles Corm (1894-1963) « se releva et claironna d’un ton ferme et définitif qu[’elle] deviendrai[t] un grand poète, surtout si [elle] écrivai[t] en français ». 

Andrée Chedid avait choisi l’anglais, car cette langue « allait mieux à l’oreille », confiera-t-elle plus tard à l’universitaire Carmen Boustani. L’anglais, qu’Andrée Chedid avait pratiqué au contact de sa gouvernante et lors de ses études, était aussi considéré, en Egypte au début du XXe siècle, comme une langue coloniale. Il était alors assez chic de s’en éloigner et de lui préférer le français, langue de culture. En particulier dans les familles d’origine syro-libanaise comme les Chedid, en pleine recherche identitaire dans leur pays d’accueil.

C’est aussi le choix qu’avaient fait les Saab, les parents d’Andrée Chedid. Versifier en français, comme l’y invitait Charles Corm, était donc un choix assez évident qu’elle n’a jamais regretté. Jusqu’en 2010, Andrée Chedid va multiplier les recueils de poésie, les nouvelles, les romans, et quelques pièces de théâtre. « Le cristal de la langue française m’oblige à la rigueur », confiera la poétesse à Télérama, le 13 octobre 2000.

Goncourt de la poésie

Le français, c’est aussi la France, et Paris, où Andrée Chedid et son époux rêvent de s’installer. Ce qu’ils font en 1946, une fois la guerre terminée. Grâce à leurs moyens confortables – issus de la réussite économique de leurs parents et grands-parents – et désormais accompagnés de leur fille aînée, Michèle, née le 13 avril 1945 à Beyrouth, les Chedid posent d’abord leurs valises pendant un mois au Lutetia, l’un des rares hôtels de la capitale à avoir l’eau chaude. Puis la famille transite quelque temps par le 167, rue de Vaugirard (15e) avant de trouver son bonheur immobilier au hameau Boileau, une villa privée du 16e arrondissement. C’est ici que Louis Chedid, né le 31 décembre 1947, vit ses premières années.

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