Anne Baldassari, commissaire d’exposition à la Fondation Vuitton : « Les Morozov, anciens serfs, vieux-croyants, ont tout réinventé à Moscou »

Portrait de Mikhaïl Matiouchine (1913-1914) par Kazimir Malevitch.

Ancienne directrice du Musée Picasso de Paris, et conservatrice générale du patrimoine, Anne Baldassari, après avoir organisé pour la Fondation Louis Vuitton une exposition consacrée au collectionneur russe Sergueï Chtchoukine, qui fut un succès public avec 1,3 million de visiteurs en 2016, est la commissaire de l’exposition Morozov, l’autre mythique collection moscovite.

Votre exposition est consacrée à la collection des frères Mikhaïl et Ivan Morozov, mais accorde aussi une large place à l’ensemble de la famille. Qui étaient-ils ?

D’abord d’anciens serfs. Le premier investissement familial, c’était pour acheter leur liberté. Il y a aussi peut-être la culpabilité de s’en être sortis et de s’être formidablement enrichis. Ce sera le cas de leur oncle (un grand cousin plutôt) Savva, qui va bâtir un théâtre pour Constantin Stanislavski, le Théâtre d’art de Moscou. Il y faisait le machiniste à l’occasion. C’est d’ailleurs une reproduction de La Vague, en hommage à La Mouette de Tchekhov, le haut-relief de la porte du théâtre qu’il avait commandé à Anna Goloubkina [1864-1927] – première femme admise à l’Ecole des beaux-arts de Moscou et ancienne assistante de Rodin –, qui accueille les visiteurs de l’exposition. Savva va dépenser sa fortune pour soutenir Gorki et Lénine, lesquels, après la révolution, récupéreront sa datcha à leur usage…

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Il y a, tant dans cette histoire que dans la précocité des achats des Morozov, un engagement surprenant…

Il ne faut pas oublier la dimension confessionnelle : ils appartiennent à la secte des vieux-croyants, des dissidents de l’Eglise orthodoxe, persécutés depuis la fin du XVIIe siècle et au moins jusqu’en 1905. On ne les massacre plus, mais les charges publiques, notamment, leur étaient interdites. Très puritains – assez proches des mouvements évangélistes contemporains, en fait – et mal à l’aise d’avoir pactisé avec le veau d’or. Une rédemption possible, c’est à travers l’art. Ce sont donc des entrepreneurs, des jeunes capitalistes, qui favorisent ou inventent un monde culturel, et qui osent aller regarder cette peinture hors d’attaches, celle des Manet, des Matisse, des Picasso.

Une dimension religieuse ?

Laquelle est pour eux de l’ordre de la révélation. De l’image transcendante et révélée. Une sorte de « tabula rasa », en outre, qui, quand on est vieux-croyant et serf, s’impose assez. L’oncle Savva dira d’ailleurs que pour que la révolution triomphe, il faut que les gens comme lui disparaissent. Cela a été le cas : il est mort dans le sud de la France sans qu’on sache bien s’il s’est suicidé ou a été assassiné. Les Morozov ont créé des écoles dans leurs usines pour que les ouvriers apprennent à lire : cela a permis à ces derniers de faire la révolution !

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