« Annette », l’hymne à la nuit de Leos Carax

Ann (Marion Cotillard) dans « Annette », de Leos Carax.

L’avis du « Monde » – Chef-d’œuvre

Sur l’affiche, tout étincelle. Marion Cotillard. Adam Driver. Les Sparks. Une comédie musicale. L’ouverture du Festival de Cannes… Des rêves de Gene Kelly commencent à danser dans les têtes. Des étoiles s’allument dans les yeux. Du La La Land – tant qu’on y est – s’anticipe. On se calme. L’inquiétante étrangeté du conte fantastique sied mieux à Leos Carax que le réconfort des univers merveilleux.

A 60 ans, l’homme qui met sa fièvre et sa peau sur l’écran a réalisé six longs-métrages en trente-sept ans d’une carrière trouée, insolente, dévorée d’ambition, vouée parfois aux gémonies, néanmoins somptueuse en ce sens que chaque film y est inoubliable. Etoile solitaire apparue dans ces années 1980 où tout reflue et se monnaie, sa question au cinéma est simple et grandiose à la fois : comment faire pour que son mystère continue ? Quel carburant mettre dans son saint moteur ? Comment reconnecter l’électricité spirituelle que son invitation à la communion requiert ?

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Stupéfiant et inventif

Annette s’y colle, depuis une Amérique réduite à peu. Sur une idée et une composition du groupe Sparks – phœnix musical californien qui, depuis le glam-rock de ses débuts, perdure et se renouvelle depuis un demi-siècle –, le film chante, mais sidère plutôt qu’il n’enchante. C’est largement le plus noir, le plus malaisant, le plus hérissé de son auteur. Le plus stupéfiant et inventif, aussi, avec le précédent Holy Motors (2012), dont il s’éloigne pourtant.

Film incroyablement inspiré, qui nous expose sans rémission au mal qui empoisonne le cœur de l’homme jusque dans l’amour censé le rédimer

Deux personnages y occupent le devant de la scène. Henry McHenry (Adam Driver), stand-upeur qui aime à jouer avec les limites, et Ann (Marion Cotillard), cantatrice réputée, forment un couple scruté par la chronique mondaine. Alors qu’Ann accouche de leur fille Annette, quelque chose se brise chez Henry qui les fait chavirer. Se pourrait-il qu’Henry ait, par une sombre nuit de tempête sur leur bateau, tué sa propre femme ?

C’est dans ce doute affreux que le père pousse sa fillette, enfant étrange, comme venue d’ailleurs, qui a hérité du timbre de sa mère, à se produire avec succès aux quatre coins de la planète. Enfant-phénomène, enfant-marionnette d’un couple qui a percuté le mur du réel, Annette est une fillette sans vie qui attend de renaître au monde, pour se soustraire à l’amour homicide de son père.

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Film incroyablement inspiré, qui nous expose sans rémission au mal qui empoisonne le cœur de l’homme jusque dans l’amour censé le rédimer. Qu’est-ce qui justifie qu’on meurtrisse une personne qui vous aime ? Et de quel inexpiable joug charge-t-on l’enfant qui en restera le témoin ?

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