Antisémitisme : le poison de la banalisation

Editorial du « Monde ». Tandis que les Français renouent avec la vie en société et discutent sans fin des bienfaits ou non de la vaccination contre le Covid-19, un phénomène nouveau semble émerger au sein des manifestations contre les mesures sanitaires : la résurgence d’un antisémitisme public, brandi à visage découvert, assumé.

Ce phénomène peut surprendre, tant il paraît déconnecté de l’actualité du moment et éloigné de polémiques qui parfois attisent certaines tensions communautaires. Là, il n’est question – ou ne devrait être question – que de la politique gouvernementale sur la vaccination, le passe sanitaire, l’utilisation d’un masque chirurgical et d’un QR code.

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Pourtant, les associations antiracistes s’alarment des manifestations d’antisémitisme qui accompagnent les cortèges chaque samedi en France. Des numéros aux avant-bras, en référence aux déportés des camps de concentration, ou des étoiles jaunes au revers des vestes, en référence à la politique antisémite nazie, fleurissent. Des quenelles, imaginées par l’ancien humoriste Dieudonné, sont exécutées. Les « Qui ? » dirigés contre la communauté juive, en référence à une allusion antisémite du général à la retraite Dominique Delawarde sur CNews, sont gravés sur des pancartes. Des étoiles de David sont peintes sur des centres de vaccination. Une stèle rendant hommage à Simone Veil, en Bretagne, est vandalisée trois fois en une semaine. Que se passe-t-il en France ?

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La réponse n’est pas évidente, tant ces manifestations ne sont pas coordonnées politiquement et rassemblent des individus venus exprimer une colère personnelle contre « le système ». Il existe certes une évidente tentative de manipulation de l’extrême droite, qui essaye de profiter de toute colère pour promouvoir sa haine des autres en général, et des juifs en particulier.

Mais cette instrumentalisation n’explique pas tout, et certainement pas pourquoi quelqu’un qui n’a jamais manifesté de sa vie et ne souhaite a priori que protester contre une mesure de restriction sanitaire – et c’est son droit – affiche soudainement un signe antisémite sur une pancarte. Ni pourquoi, autour de lui dans un cortège, nul ne réagit. Comme si l’antisémitisme était non seulement une idée qui s’affiche, mais d’une évidente banalité.

Si l’antisémitisme d’extrême droite est ancien, il semble désormais porté par la montée des sentiments complotistes. Car, dans ces manifestations, même si certains se contentent d’exprimer leur opposition à la politique sanitaire du gouvernement, d’autres semblent croire aux théories extravagantes piochées ici ou là sur le Web. Là aussi, l’extrême droite est souvent à la manœuvre. Reste que cet antisémitisme n’est pas là désincarné par le lâche anonymat en vigueur sur les réseaux sociaux, il s’affiche au contraire à visage découvert.

La question est désormais de savoir quelle réponse apporter à l’expression de sentiments qui visent une communauté et fragilisent la nation. Fermer les yeux et ne pas réagir est rarement la bonne option. Des associations antiracistes plaident pour des condamnations lourdes, tandis que d’autres sont réticentes à emprunter la voie judiciaire. Le Mémorial de la Shoah plaide pour favoriser l’éducation et la sensibilisation. Le débat est ouvert.

Quant au politique, il est étrangement absent. Si prompts à réagir lorsqu’un crime spectaculaire se produit, ce qui est heureusement rare, nos politiques doivent se saisir de cet antisémitisme au quotidien. S’offusquer d’un tweet ne saurait tenir lieu de politique publique. Ce racisme est un poison pour la société, un danger pour tous.

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Le Monde