Antoine Compagnon a lu Marc Fumaroli : souveraine liberté et érudition monumentale

Marc Fumaroli au Collège de France, à Paris, en 2007.

« Dans ma bibliothèque. La guerre et la paix », de Marc Fumaroli, préface de Pierre Laurens, Les Belles Lettres/de Fallois, 468 p., 23,50 €, numérique 17 €.

« République des lettres. Une anthologie », sous la direction de Pierre Laurens, Colette Nativel et Florence Vuilleumier Laurens, avant-propos de Marc Fumaroli, Les Belles Lettres, 700 p., 35 €, numérique 25 €.

Marc Fumaroli, disparu il y a un an, était le plus savant, le plus curieux, le plus stimulant des historiens de la littérature, des idées et des formes. Chaque nouveau livre, chaque rencontre avec lui vous faisait sentir la timidité et la prudence de vos propres vues. Il s’engageait plus loin, n’hésitait pas à prendre des risques, provoquait et persuadait.

Deux gros livres paraissent à présent sous sa marque. Le premier, rassemblé par trois disciples, est une anthologie des textes canoniques de la « République des lettres », de Cicéron à Leibniz. La Respublica literaria a été au centre de son œuvre ; il l’a ressuscitée pour nous. C’est la petite société européenne des lettrés qui s’est perpétuée, en latin, puis en français, des prémices de la Renaissance jusqu’à la victoire des nationalismes au XIXe siècle.

Dans son ouvrage fondamental, L’Age de l’éloquence (Droz, 1980), Marc Fumaroli avait enquêté sur la redécouverte de la rhétorique antique qui permit la réunion de cette internationale amicale et savante, mais il ne se réclamait pas encore de la Respublica literaria, par la suite l’objet de toutes ses attentions. Si cette « République », où le respect de la tradition est la loi, prend parti pour les Anciens contre les Modernes, c’est avec la liberté que l’imitation permet, défendue sans relâche depuis Pétrarque et Erasme. Marc Fumaroli n’a pas eu le temps de donner de préface, mais cette anthologie sera l’indispensable compagnon de l’un de ses livres majeurs, La République des lettres (Gallimard, 2015), somme de plusieurs décennies de recherches.

D’Homère à Tolstoï, T. S. Eliot et Vassili Grossman

Le second volume, Dans ma bibliothèque. La guerre et la paix, est autrement ambitieux, original, et même monumental. Au départ, il y eut un colloque sur « Les arts de la paix dans une Europe en guerre » au Collège de France, pour fêter ses 80 ans, en 2012. Il y avait parlé des salons de la Guerre et de la Paix à Versailles, Louis XIV ayant voulu se montrer non seulement en Mars, dieu des combats à la tête de sa noblesse d’épée, mais aussi en Apollon, chef du chœur des Muses, mécène des lettres et des arts. A Versailles, l’aile de la guerre semble plus séduisante que celle de la paix. C’est l’inverse dans cet épais volume sur le topos de la guerre et de la paix dans la culture occidentale, d’Homère à Tolstoï, T. S. Eliot et Vassili Grossman, dont la rédaction a accompagné Marc Fumaroli durant ses dernières années et l’a soutenu dans les épreuves.

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