Antoine Compagnon et Alain Finkielkraut : « Chaque livre peut être le dernier »

Alain Finkielkraut et Antoine Compagnon, dans le bureau de ce dernier au Collège de France, à Paris.

L’un, Antoine Compagnon, publie un essai consacré aux « fins » de la littérature, à son « but » comme à son « bout » : quand cesser d’écrire ? Comment dire adieu au livre ? Dans La Vie derrière soi, le professeur émérite au Collège de France pose ces questions en traversant les œuvres des auteurs qui l’accompagnent depuis toujours, Montaigne, Baudelaire, Proust, mais aussi Colette ou Roland Barthes. L’autre, Alain Finkielkraut, se demande ce qui se passe non pas quand un auteur cesse de l’être, mais quand la conception littéraire du monde tend à s’épuiser. C’est le thème de son nouvel ouvrage, intitulé L’Après Littérature, où il convoque également les auteurs auxquels il rend grâce depuis longtemps, notamment Milan Kundera et Philip Roth. Malgré la différence de leurs sujets, ces deux livres entrent en résonance par bien des aspects. On y trouve des références communes, par exemple Barthes et Henry James, et des angoisses partagées. Rencontre dans le bureau d’Antoine Compagnon, au Collège de France.

Au cours de cet entretien, nous allons surtout évoquer la question de la « fin » de la littérature, celle du dernier livre aussi. Mais commençons par le début, par l’expérience qui a donné, pour chacun de vous, le coup d’envoi. Ce qui inaugure vos itinéraires d’écriture, c’est ce qu’Antoine Compagnon nomme, dans son livre, un « sentiment d’imposture insurmontable »…

Antoine Compagnon : Tout jeune, on m’avait chargé d’organiser un colloque sur Roland Barthes à Cerisy-la-Salle, en 1977. Le titre de ma communication était « L’imposture ». Sous le couvert d’évoquer Montaigne, déjà, je parlais de Barthes, qui était très pénétré par ce sentiment. Si un écrivain ne l’éprouve pas, ce n’est pas vraiment un écrivain. Il me semble que c’est une condition sine qua non. Ce n’est pas parce qu’on a achevé un livre qu’on sera capable d’écrire le suivant. C’est toujours la première fois, et chaque livre peut être le dernier. Rien n’assure jamais aucune position. Sans ce défi, ce n’est pas la peine. Je reste fidèle aux pages de Michel Leiris qui ont marqué ma jeunesse, sur la corrida, sur le danger inhérent à toute nouvelle campagne d’écriture. Chaque fois, le risque d’être découvert dans sa nullité, sa nudité.

Alain Finkielkraut : Pour ce qui me concerne, je ne parlerais pas exactement de sentiment d’imposture. Quand je dis que j’ai du mal à assumer le statut d’écrivain, c’est parce que chaque livre que je termine me semble être le dernier. Je ne pense pas que c’est un imposteur qui l’a écrit, mais je ressens la liberté au sens sartrien du terme, une angoisse perpétuelle : rien ne me remplit d’être, rien ne vient combler le néant qu’aujourd’hui je suis. J’ai été passionné par le livre d’Antoine Compagnon parce que beaucoup d’auteurs se posent la question qui l’occupe. En 2010, après Némésis, Philip Roth a 77 ans, il est complètement affolé, il demande à ses amis de lui trouver le sujet d’un prochain livre. Et puis soudain, il échappe à la tyrannie d’écrire, il annonce sa retraite et en éprouve un intense soulagement. Peut-être cela va-t-il m’arriver un jour, peut-être me dirai-je : « Ce n’est vraiment pas la peine de vivre sous Effexor [un antidépresseur], le moment est venu de m’arrêter. » En tout cas, cette terreur m’accompagne depuis le premier livre.

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