Anton Beraber, François Médéline, Yves Pagès… Les brèves critiques du « Monde des livres »

Essai littéraire. « La Littérature à la barre (XXe-XXIe siècle) », de Christine Baron

Le philosophe Paul Ricœur notait que la plainte affine notre sens de la justice : parce qu’elle nous touche directement, l’injustice nous rend plus perspicaces. Peut-être la révolte (contre la règle, le crime ou l’iniquité) est-elle la source de tout récit. C’est avec la conviction que droit et littérature constituent en effet deux sphères étroitement liées que Christine Baron, spécialiste de littérature comparée à l’université de Poitiers, s’interroge sur l’accès privilégié aux complexités de l’âme humaine que le roman permet par le biais de l’empathie, et en retour sur ce que la fiction fait à nos conceptions du légal ou du juste lorsqu’elle se mêle d’en inventer des cas limites. Aux grandes confrontations occidentales de la conscience et de la loi, d’Antigone à Michael Kohlhaas, de Kleist (1810), ou au Procès, de Kafka (1925), Christine Baron mêle les affaires d’atteinte à la vie privée dues, en France, au déploiement de l’autofiction. Le grand intérêt de cette synthèse est de confronter la valorisation, aux Etats-Unis, des legal novels (conçus comme un réservoir de cas grâce auxquels s’exerce la conscience démocratique) à la tradition continentale, plus réticente à puiser dans la littérature des ressources de compassion. Car n’y a-t-il pas quelque danger à exiger de la fiction qu’elle nous offre les cadres pour une vie juste et bonne ? J.-L. J.

« La Littérature à la barre (XXe-XXIe siècle) », de Christine Baron, CNRS Editions, 328 p., 25 €, numérique 18 €.

Roman. « Signes d’un fléchissement à la troisième semaine du Jeûne », d’Anton Beraber

Dans un lieu dont on n’est pas tout à fait sûr qu’il existe ou non, à une époque qui pourrait bien être la nôtre mais dont les mœurs demeurent franchement farfelues, les hommes et les femmes fléchissent quand vient le mitan de la période de jeûne. Tandis que le narrateur (l’auteur, Anton Beraber lui-même) enregistre ces moments où la volonté plie, chacun épie son voisin, à la recherche d’une miette sur un revers de veston. De la gourmandise, il en reste en abondance. Dans les délicieuses roueries dont les personnages usent pour jubiler envers et contre tout, et surtout dans le verbe que l’auteur de La Grande Idée (Gallimard, 2018) tient haut et coloré. Ce second roman fort bien ciselé dit moins l’échec des hommes déterminés à tenir un cap, que leur absolue, irrépressible et tellement humaine quête de plaisir. Z. C.

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