« Apaiser nos tempêtes », de Jean Hegland : les ambivalences intimes de la maternité

Femme enceinte.

« Apaiser nos tempêtes » (Windfalls), de Jean Hegland, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nathalie Brue, Phébus, 558 p., 23 €, numérique 15 €.

L’Américaine Jean Hegland, 65 ans cette année, s’est fait connaître en France avec deux décennies de retard. Loin de ternir la modernité de ses livres, ce délai en a avivé l’éclat et souligné la nature visionnaire, la force du style et du nuancier d’émotions qu’ils tissent de la première à la dernière page.

Son premier roman, Dans la forêt (1996), publié par Gallmeister en 2017, a en effet préfiguré la déferlante des fictions postapocalyptiques. L’originalité de cette robinsonnade de deux sœurs à l’orée de l’âge adulte demeure toutefois inentamée au sein du corpus désormais foisonnant des romans consacrés à l’effondrement de la civilisation techno-industrielle et au thème de la survie. Réaliste et contemporain, Apaiser nos tempêtes, paru initialement outre-Atlantique en 2004 et tout juste traduit en France, conte un autre saut métaphysique, aussi vertigineux que la solitude et l’autarcie radicales : le choix, la peur, l’émerveillement de devenir parent.

Arrachements, deuils et joies retrouvées

En 1979, deux jeunes femmes que tout oppose tombent enceintes accidentellement. Anna est une étudiante en art à Washington, âgée de 22 ans, passionnée de photographie ; Cerise, une lycéenne californienne de 16 ans qui vit chichement avec une mère aussi colérique qu’absente. Anna décide d’avorter, Cerise, de mener sa grossesse à terme. Dix ans plus tard, le récit reprend. Mariée, artiste reconnue, Anna attend son premier enfant tandis que Cerise, vivotant d’allocations et d’un boulot de femme de ménage en maison de retraite, goûte les derniers moments de bonheur fusionnel avec sa fille, avant que celle-ci s’éloigne et fugue à l’adolescence.

Lire aussi (2020) : « Crève, mon amour », d’Ariana Harwicz : écrire, ou crier, la rage d’être mère

Chacune d’elles – aux deux tiers du livre, leurs parcours finiront par converger, et cette rencontre sera décisive pour la suite de leurs existences respectives – aura un second enfant. L’un mourra dans un incendie, l’autre sera admis à la naissance en unité de soins intensifs néonatale et conservera des poumons fragiles. En ce sens, ce roman est, comme Dans la forêt, un récit de survie après un drame. C’est surtout, pas à pas, un roman initiatique, fait d’arrachements, de deuils de toute sorte (symbolique, réel) et de joies retrouvées, le chemin d’une réconciliation avec soi-même au fil des semaines et des ans.

L’un des immenses plaisirs de la littérature résulte de la découverte de sensations qu’on devine ou juge exactes dans leur formulation. Tel est le bonheur que procure la lecture d’Apaiser nos tempêtes. En son cœur : le vécu intime de deux femmes, l’ordinaire et l’extraordinaire liés à la maternité, expérience en soi universelle, pourtant dépréciée et finalement si peu décrite dans l’histoire littéraire. L’autrice, professeure de littérature et d’écriture créative à l’université avant de prendre sa retraite, avait établi ce constat. Il y avait là un angle mort, y compris pour l’épreuve extrême, banale et fondatrice, qu’est un accouchement. « Si la fiction offre un nombre incalculable de saisissantes scènes de sexe ou de trépas, je n’en ai pas trouvé beaucoup qui rendent compte de la souffrance, de la passion et des défis bouleversants d’une naissance », note Jean England dans la préface à cette édition française.

Il vous reste 26.57% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.