Après l’avoir longtemps boudé, Versailles, le Louvre et Pompidou honorent Christian Boltanski

« Les Archives de Christian Boltanski, 1965-1988 » (1989). Métal, lampes, fils électriques, photographies noir et blanc et couleur, papier. Collection Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, dist. Rmn-GP © Adagp, Paris, 2021 / Photo © Philippe Migeat

« 9 h 52 min… 9 h 52 min et 15 s… 9 h 52 min et 30 s… » La voix de l’horloge parlante dit le passage des instants, et le décompte retentit dans la chapelle royale de Versailles. Christian Boltanski avait imaginé cette pièce sonore d’une simplicité féroce en 2003 et l’avait réalisée en 2009 dans la crypte de la cathédrale de Salzbourg, en Autriche. Elle n’avait pas été réactivée depuis lors. Au matin du mardi 12 octobre, elle l’a été, à la mémoire de l’artiste mort le 14 juillet.

Boltanski préférait lieux sombres et éclairages parcimonieux. Une crypte ne pouvait donc que lui convenir. La chapelle royale, c’est tout l’inverse : de très hauts plafonds, deux registres superposés de colonnades, des murs clairs, l’or des statues et des cadres. La puissance de l’installation n’en est pas diminuée, mais augmentée par contraste : jusque dans cet endroit somptueux où tout signifie la puissance du roi, le temps, donc la mort, est plus puissant que lui. Il gagne à tout coup.

De son vivant, Boltanski n’avait pas été invité à exposer à Versailles, à l’inverse d’autres artistes bien moins intéressants, mais sans doute plus en cour ou réputés moins indociles. Il ne l’avait pas été non plus au Louvre, pour les mêmes raisons. Il l’est à titre posthume, et c’est la deuxième partie de l’hommage qu’ont voulu lui rendre les institutions culturelles officielles. Les Archives de Christian Boltanski 1965-1988 (1989), selon le titre complet de l’installation, sont dans la grande galerie du musée : un mur de boîtes de biscuits en métal, beaucoup rouillées, posées les unes sur les autres en vingt rangées horizontales et, au-dessus de chacune des trente-deux colonnes de boîtes, une petite lampe électrique de bureau.

Mémoire et oubli

Elles contiennent plus de deux mille documents écrits et photographiques. Ce seraient autant d’éléments pour une biographie, mais ils sont désormais à la fois exposés et inaccessibles, car ouvrir les boîtes, ce serait mettre en péril l’œuvre. Comme nombre de réalisations de Boltanski, celle-ci est ainsi construite sur les affrontements de la mémoire et de l’oubli, de l’histoire et du mythe, de la révélation et du secret. Elle est donc de nature méditative, ce qui est sans doute l’une des raisons pour lesquelles elle a été placée non seulement dans la grande galerie, lieu prestigieux par excellence, mais face aux peintures aussi méditatives de Léonard de Vinci, la Vierge aux rochers (vers 1483-1494) ou le Saint Jean Baptiste (vers 1517-1520). Une autre raison de ce voisinage tient à l’extrême attention avec laquelle l’un et l’autre, avec des moyens si différents, font de la lumière et de ses nuances un élément essentiel de leur langage : lumière physique qui est métaphore de la lumière de la pensée.

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