Architecture : à Metz, une exposition gonflée à bloc

« Sculpture gonflable Barcelona 77 » (1977), de Josep Ponsati.

C’est une histoire qu’on n’avait plus racontée depuis 1968. Cette année-là, le Musée d’art moderne de la Ville de Paris présentait la première et dernière grande exposition sur les structures gonflables en France. Ces grosses formes molles légères, transparentes, pas chères à produire, suscitaient alors un engouement phénoménal chez les artistes, les architectes, dans l’industrie et même dans l’armée qui, avec ses chars d’assaut gonflables destinés à tromper l’ennemi, ne fut pas la moins créative en la matière. Mais la frénésie n’aura duré qu’un temps, une parenthèse hallucinée ouverte à la fin des années 1950 et refermée aussi sec par la crise de 1973.

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Explication objective : l’explosion du prix des matières plastiques et de leurs dérivés a rendu leur production beaucoup moins attractive. Mais une disparition si radicale a sans doute d’autres causes. Si les gonflables ont à ce point colonisé le champ visuel des années 1960, c’est que leur look futuriste pop collait à l’optimisme sans frein des « trente glorieuses ». Dans le contexte de la crise, il ne correspondait plus à rien. Ne restait plus à ces baudruches qu’à se dégonfler, et à prendre la poussière pour l’éternité au rayon des curiosités de la pop culture.

Alternative joyeuse et libertaire

C’est à Frédéric Migayrou et Valentina Moimas qu’on doit de les en avoir sortis et d’en retracer l’épopée dans une exposition étourdissante, ludique et dense, dont la scénographie vous propulse dans la frénésie des années 1960. C’est au Centre Pompidou-Metz qu’elle se tient, jusqu’au 23 août. A l’automne, on la retrouvera à Paris, à la Cité de l’architecture. Aerodream. Architecture, design et structures gonflables réunit un corpus d’une richesse folle, concentré sur cette décennie qui fut celle du gonflable mais grande ouverte sur le monde, reliant les Etats-Unis au Japon, l’Autriche à l’Angleterre, la France à l’Italie… Une quantité roborative d’objets flottant dans l’espace, d’archives rares, de documents visuels et sonores plus fascinants les uns que les autres, qui se font écho sans jamais pour autant se répéter et ravivent ensemble tout l’esprit d’une époque.

Le gonflable exprime autant les progrès de la science que le refus de la société industrielle, l’extension du domaine des drogues et celui du champ artistique, la libération sexuelle et l’éclosion d’une conscience écologique… En tant qu’architecture low-tech, mobile, sans fondation, il présente une alternative joyeuse et libertaire au projet moderne, à la tristesse du béton, à l’enfer climatisé, qui aura séduit jusqu’à Frank Lloyd Wright, le maître de l’architecture organique, qui a réalisé à la fin de sa vie une merveilleuse série de bulles d’habitation qui luisent dans la nuit comme des lucioles. A une époque où le plastique n’était pas encore considéré comme un fléau environnemental, ces structures légères et bon marché, parfaitement isolantes, étaient perçues comme écologiquement vertueuses. Elles ont nourri les utopies de Frei Otto, Richard Buckminster Fuller, de Cedric Price ou d’Archigram, inspiré aux architectes des formes de plus en plus exubérantes, dont l’exposition universelle d’Osaka de 1970, explosion de structures champignonesques aux couleurs pétaradantes, fut en quelque sorte le bouquet final.

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