Art contemporain : Cheikh Ndiaye, le touche-à-tout qui immortalise les cinémas africains disparus

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L’artiste sénégalais Cheikh Ndiaye.

« Le Paris ». Ainsi s’appelait le cinéma dakarois à l’enseigne rose seventies où l’artiste Cheikh Ndiaye, 51 ans, avait l’habitude de voir les films français et américains. Comme tant d’autres salles en Afrique, il a été démoli voilà une vingtaine d’années. « Il ne reste plus aujourd’hui qu’un terrain vide à l’angle de la place de l’Indépendance et de l’hôtel Pullman », se désole l’artiste sénégalais, qui l’a immortalisé.

Ce tableau, acheté mercredi 20 octobre par le collectionneur sénégalais Bassam Chaitou, est exposé avec quatre autres toiles sur le stand de la galerie Cécile Fakhoury à la Foire internationale d’art contemporain (FIAC), à Paris, jusqu’au dimanche 24 octobre. Un accrochage qui s’accompagne de la publication d’une monographie, Archives du soleil, aux éditions Suture. Venant couronner une carrière riche et menée à bas bruit, l’ouvrage est d’autant plus précieux qu’il souligne la cohérence de ce touche-à-tout talentueux, exposé aux biennales de Venise, de La Havane ou de Dakar, mais aussi projeté dans les festivals de cinéma.

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Car Cheikh Ndiaye est un jour peintre, le lendemain documentariste. Ainsi a-t-il rendu hommage à la chanteuse mauritanienne Malouma, respectée tant pour sa musique que pour ses prises de positions politiques. L’artiste a aussi imaginé des installations, comme Brise-Soleil des indépendances, composé d’anciennes unes du quotidien sénégalais Le Soleil, traitant en filigrane des espoirs déçus des indépendances. « On ne peut s’arrêter à un médium, dit-il. Je veux créer par tous les moyens possibles, c’est une question d’urgence. »

« Objets témoins d’une époque »

Aux Beaux-Arts de Dakar, on lui a enseigné le recyclage, l’art de faire à partir d’objets trouvés. Aux Beaux-Arts de Lyon, il a découvert la littérature comparée, la philosophie occidentale et les mots pour articuler sa pensée. Malgré son goût pour le documentaire, Cheikh Ndiaye s’est méfié de la photographie, lui préférant un médium plus ancestral. « Avant, la photo marquait la rupture dans le flux, maintenant c’est devenu le flux, explique-t-il. Devant un tableau, on investit dans la durée et on s’inscrit dans une lignée. »

Irréductible à une pratique, Cheikh Ndiaye ne peut davantage être assigné à un pays. Il a passé les huit derniers mois de pandémie à la Cité internationale des arts, à Montmartre. Auparavant, il vivait alternativement entre Dakar, New York, Lyon et Prague. Autant de points d’ancrage et de vue qui lui donnent la bonne distance face aux choses. Et n’allez surtout pas lui coller l’étiquette d’« afropolitain » ! « Je me méfie de tout ce qui commence par afro : afroptimiste, afropessimiste, tout ce qui essentialise, confie-t-il. J’ai l’impression qu’on fige les choses alors que l’Afrique est complexe et en mouvement. »

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Le continent se transforme d’ailleurs à une telle allure qu’à chacun de ses retours à Dakar, Cheikh Ndiaye est dérouté par le changement : « C’est vertigineux, toutes les écoles par lesquelles je suis passé ont été rasées. On a l’impression qu’on efface les traces derrière toi. » D’où ce besoin d’archivage, cristallisé depuis dix ans dans une série de peintures quasi photographiques répertoriant de vieux cinémas délabrés en Afrique. « J’ai cherché les objets témoins d’une époque et les cinémas me sont apparus comme les lieux à répertorier, car c’était l’endroit où on allait s’informer sur l’état du monde », détaille l’artiste, qui dit avoir eu sa première « expérience artistique » devant un film de Bruce Lee.

« Le Paris », de Cheikh Ndiaye.

Lieux de divertissement et de débats, les cinémas portent à la fois l’empreinte des bâtiments coloniaux qui les ont abrités et les rêves délités de modernité. Peu à peu, « le cultuel a remplacé le culturel, constate Cheikh Ndiaye. Dès que les cinémas qui quadrillaient la ville sont devenus obsolètes, ils ont été remplacés par des églises et des mosquées. » Le cinéma El Mansour, lui, s’est transformé en supermarché. D’autres encore ont été reconquis par le petit commerce informel.

« La culture est faite pour contaminer »

Dans ses tableaux qui dépeignent les villes, les êtres humains sont souvent absents ou relégués au second plan. Cheikh Ndiaye se méfie de la « fétichisation » du corps noir telle que la pratiquent actuellement quantité de jeunes artistes africains ou afro-américains. « Je préfère la question de la présence à celle de la représentation », explique-t-il. Plutôt que l’affirmation du corps, c’est l’homme dans la cité qui l’intéresse, ses habitats et son habitus, ainsi que les possibilités du commun.

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Cheikh Ndiaye se garde tout autant du combat contre « l’appropriation culturelle », ce phénomène qui consiste à reprocher à des artistes blancs de tirer profit de l’art et de la culture de populations non occidentales. « Je ne veux pas être enfermé, ni récupéré par quoi que ce soit, balaye-t-il. La culture est faite pour contaminer, autrement on tombe dans l’essentialisme. » Et d’estimer qu’aujourd’hui, les Africains ne devraient pas seulement revendiquer, mais inventer. « Il faudrait que nos dirigeants aient enfin un plan ! »