Arthur Rimbaud, du mythe aux textes

Détail du tableau d’Henri Fantin-Latour, « Un coin de table » (1875). Au centre, Arthur Rimbaud.

« Dictionnaire Rimbaud », sous la direction d’Adrien Cavallaro, Yann Frémy et Alain Vaillant, Classiques Garnier, 888 p., 49 €.

« Rimbaud, dernier voyage », d’Alain Vircondelet, Ecriture, 196 p., 19 €, numérique 14 €.

« La Constellation Rimbaud », de Jean Rouaud, Grasset, 178 p., 18 €, numérique 13 €.

Pour bien des écrivains, l’idée même de littérature s’est confondue avec le destin d’Arthur Rimbaud (1854-1891), au point que l’histoire de la modernité se confond avec les aléas du mythe attaché à son nom. D’Aragon à Pierre Michon (auteur de Rimbaud le fils, Gallimard, 1991), en passant par Paul Claudel ou Aimé Césaire, il y eut près d’un siècle de « rimbaldisme ».

« Assez lamentable polichinelle »

Les trois directeurs du Dictionnaire Rimbaud, Adrien Cavallaro, Yann Frémy et Alain Vaillant, en font une véritable clé, et montrent que la lecture des textes s’y mêle étroitement au contexte biographique ainsi qu’aux appropriations de l’œuvre par ses héritiers littéraires, pour qui le silence de Rimbaud après 1875 fut une énigme et un défi. De ce mythe, les écrivains retenaient en priorité la poignée d’années où quelques poèmes (dont un unique recueil, Une saison en enfer, diffusé à sept exemplaires en 1873) avaient suffi à refonder la littérature. Pour la suite de la vie de Rimbaud, André Breton parlait dans l’Anthologie de l’humour noir (Gallimard, 1940) de l’« assez lamentable polichinelle » parti faire fortune à Harar (Ethiopie) ou à Aden (Yémen)…

A l’instar de Vircondelet, Rouaud considère en effet qu’« une vie poétique ne se sciende pas »

Deux nouveaux essais biographiques prolongent cette tradition – pour la forme du moins, car Rimbaud s’y trouve ressaisi de l’extérieur, comme s’il s’agissait de le chercher partout ailleurs que dans ses poèmes. Biographe compulsif, Alain Vircondelet, dans Rimbaud, dernier voyage, retrace les derniers mois de l’écrivain, alors qu’il quitte Aden en mai 1891 pour soigner une tumeur au genou, échoue à l’hospice de la Conception à Marseille, où il est amputé de la jambe droite et agonise durant quelques mois, veillé par sa sœur Isabelle jusqu’à sa mort, le 10 novembre. Dans ce laborieux exercice d’identification au poète « rendu au sol » ne subsiste plus qu’un homme exhalant platement sa souffrance.

De Jean Rouaud, dont l’un des récits de soi (Une façon de chanter, Gallimard, 2012) constituait un hommage, on pouvait attendre qu’il prît la suite d’Aragon ou de Segalen. Mais c’est à l’entourage du poète qu’il s’intéresse dans La Constellation Rimbaud, énumérant chacun de ceux dont l’existence fut traversée par l’« homme aux semelles de vent ». Parmi ces figurants, plusieurs se révèlent des personnalités attachantes, mais leurs perplexités accumulées face à ce génie rugueux font obstacle. A l’instar de Vircondelet, Rouaud considère en effet qu’« une vie poétique ne se scinde pas », comme si les derniers temps ou les partenaires du quotidien valaient autant si ce n’est mieux que des poèmes jugés hermétiques.

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