Arts : Au Palais de Tokyo, Anne Imohf convoque une armée des ombres

Sacha Eusebe, Ruben Noel et Florine Olufs lors des répétitions pour la performance « Natures Mortes »  de Anne Imhof, au Palais de Tokyo, Paris, le 11 octobre 2021.

Faire corps ; corps commun. La pandémie nous a privés de ces instants de grâce où tout se joue, de l’intime au politique. C’est la force de la performance orchestrée par Anne Imhof au Palais de Tokyo, jusqu’au 24 octobre : nous sommes ensemble, enfin. Nous tombons ensemble, nous nous relevons ensemble. Performers et spectateurs, une foule est à l’œuvre, qui émeut dans ses mouvements, ses attentions à l’autre, ses silences. Même si l’envahit le sentiment d’une infinie solitude au cours de ce cérémonial étrange qui alterne violence et tendresse, fracas et violons, pogo et valses d’albatros.

Depuis son Lion d’or à la Biennale de Venise de 2017, chacune des performances de la plasticienne allemande fait événement : elles sont rares, et pleines d’une colère troublante qui fait écho au malaise contemporain. De la Hamburger Bahnhof à la Tate Modern, des corps habitent chacun de ses projets. Lancée jeudi dernier, sa mise en scène envahit le moindre recoin de son exposition « Natures mortes », ouverte au printemps : quatre heures dont l’intensité va crescendo. « Une procession, qui emporte jusque dans les entrailles du palais », résume-t-elle. « A mes yeux, c’est comme un immense chemin de croix, avec ses moments de communion, de flagellation, de purification, indique Vittoria Matarrese, commissaire de l’exposition qui a tout orchestré aux côtés d’Emma Lavigne, présidente sur le départ. A l’image de l’exposition, c’est un espace entre vie et mort, ténèbres et lumière. »

Labyrinthe de verre

Tout commence sur le parvis, dans un ballet de motos. Visages fermés, silhouettes émaciées, un petit groupe de performers échappe à leur fracas et s’engouffre dans le centre d’art. « Telles des âmes errantes qui traversent le Styx », interprète Vittoria Matarrese. Un jeune homme plein de grâce les emmène, qui porte un haut-parleur d’où sourd une musique de clavecin. C’est une armée des ombres, mais sans arme ni cuirasse : en sweat à capuche, tee-shirt et baggy, une jeunesse désemparée. A leur tête, Eliza Douglas. Elle aussi peintre, et modèle, elle est bien plus que la muse de l’artiste : elle porte la performance sur ses épaules, endossant mille rôles, du design des costumes à la composition de la musique. De scène en scène, sa voix grave se fait crépuscule, nuit tombée, aube électrique, et tente de résister au chaos.

Soudain, le groupe prend la fuite. Mais bientôt il s’affaisse : tous parcourent à genoux un long corridor de verre fumé. A chaque mouvement, la foule les suit, elle ne les lâchera plus. Diligence presque inquiétante, moutonnière : se fondre dans la meute, ou suivre un guide ? Pleurer pour ceux qui sont à terre, ou les contempler en se réjouissant d’être debout ? Jalonnée de références christiques, hantée par les désastres du XXe siècle, du fascisme à la menace nucléaire, la performance nous impose à chaque pas des choix.

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