Arts : les parcours parallèles d’Anni et Josef Albers

« Homage to the Square: On Near Sky » (1963), par Josef Albers, huile sur masonite, MMA New York.

Anni (1899-1994) et Josef (1888-1976) Albers sont exposés ensemble au Musée d’art moderne de Paris. Alternent les salles personnelles et les moments de comparaisons. Etant donné qu’ils ont vécu et travaillé l’un avec l’autre un demi siècle et qu’ils incarnent, jusqu’à la légende, le développement d’une abstraction moderne fondée sur la géométrie et la couleur, il serait en effet absurde de ne pas les montrer ensemble. Ce qui n’empêche qu’il y a eu jusqu’à aujourd’hui moins d’expositions du couple que des deux séparément – et bien plus de lui que d’elle. Le plus souvent, dans les catalogues et manuels, leur histoire est illustrée par une toile de la série Homage to the Square, qui a obsédé Josef de 1950 à sa mort et dont le schéma en trois carrés emboîtés est largement connu, bien plus que les expériences de tissage d’Anni.

Sans doute l’exposition parisienne ne suffira-t-elle pas à rétablir l’équilibre. Mais, d’une grande richesse, elle est conçue de telle manière qu’il devrait devenir de plus en plus difficile de faire comme si les travaux textiles d’Anni ne méritaient pas autant d’attention que la création picturale de Josef. Ne fut-elle pas plus audacieuse et libre que lui, moins soucieuse de construire un système et moins encline à se prendre au sérieux ?

Lire le reportage de 2016 : L’esprit des Albers, du Bauhaus à la brousse sénégalaise

Avant d’en revenir à cette question, les faits. D’un côté, Annelise Fleischmann est née à Berlin en 1899 dans une famille juive convertie au protestantisme. Le père est chef d’entreprise. De l’autre, de onze ans son aîné, Josef Albers, né en 1888 à Bottrop, dans la Ruhr, est fils d’une famille ouvrière catholique. Le père est artisan peintre et menuisier. Pour vivre, bien qu’il soit attiré par la peinture et la découvre en autodidacte dans les musées, Josef devient instituteur en 1908. Annelise, jeune fille de la bourgeoisie cultivée, reçoit des cours particuliers de peinture et fréquente avec son père musées et galeries. De 1916 à 1918, elle suit un enseignement plus professionnel à Berlin.

En 1939, ils se découvrent une passion pour
les cultures anciennes du Mexique et y passent leurs étés

Lui est élève de 1913 à 1915 à l’Académie royale des beaux-arts de Berlin, mais ils ne se rencontrent pas alors. Il retrouve école et salaire de 1916 à 1918, pour financer une nouvelle session d’études, à Munich cette fois, en 1919. Il regarde les Fauves français – Matisse surtout – et les peintres des groupes Die Brücke et Der blaue Reiter – Kirchner, Nolde, Kandinsky, Klee, etc. Ses vitraux et ses dessins à l’encre lui valent un début de notoriété locale. En 1920, il renonce à être instituteur et rejoint à Weimar, peu après son ouverture, une école qui se déclare résolument moderne et se nomme Das Bauhaus. Il a pour professeurs Itten et Gropius, qui lui confient l’atelier du verre en 1922. Il a 34 ans et, enfin, une situation stable. Ses collègues sont Klee, recruté par Gropius en 1921, ou Kandinsky, engagé comme « maître » l’année suivante, alors qu’ il est promu lui-même « compagnon ».

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