« Atarrabi & Mikelats » : la fantaisie basque en diable d’Eugène Green

Udana (Ainara Leemans) et Atarrabi (Saia Hiriart), dans « Atarrabi & Mikelats », d’Eugène Green.

l’avis du « monde » – à ne pas manquer

Par les temps qui courent, rivalisant avec les contes les plus cruels, qui ne rêverait pas de pouvoir interpeller la déesse de la nature, prénommée Mari, issue de la mythologie basque ? Maîtresse de la foudre et de la grêle, Mari est capable d’anéantir les hommes ou leurs récoltes, d’apporter la pluie ou de mener à bon port un bateau en détresse. Mari saurait-elle éteindre un incendie ? L’un de ses deux fils, Mikelats, acoquiné avec le diable, maîtrise étrangement bien l’art de faire advenir le feu…

Dans Atarrabi & Mikelats, adaptation d’un mythe basque et neuvième long-métrage d’Eugène Green, deux frères ennemis mesurent leur puissance, leur degré de liberté et leur conception du bien et du mal dans une esthétique du décalage réjouissante et pleine de sens.

L’excentrique et spirituel Eugène Green signe, à 74 ans, son œuvre la plus minimaliste et désespérée, suspendue à la ligne percussive d’un diable musicien, ou musicien en diable, incarné par Thierry Biscary – lequel figurait déjà dans le documentaire sur la culture basque d’Eugène Green, Faire la parole (2015). Atarrabi & Mikelats peut être envisagé comme le deuxième volet, fictionnel, d’un diptyque sur une culture minoritaire, un sujet cher au cinéaste né aux Etats-Unis, « en Barbarie », a-t-il coutume de dire pour marquer sa résistance au rouleau compresseur américain.

Image pastorale

Faire la parole : ces trois mots résument sans doute mieux que tout discours le projet artistique du réalisateur, écrivain et metteur en scène de théâtre, amoureux transi (au sens inconditionnel) de la langue française.

Depuis son premier long, Toutes les nuits (2001, prix Louis-Delluc), Eugène Green cherche à restituer toute sa sève à la parole, celle d’avant le matérialisme du XVIIIe siècle, dessinant, film après film, une trame intemporelle des drames humains et redonnant corps à des récits ancestraux. Eugène Green, green comme « vert » ? Le réalisateur facétieux nous pardonnera ce jeu de mots à l’anglo-saxonne. Chez lui, le phrasé atone des acteurs, la diction parfaite et le souci des liaisons « zentre » les mots revivifient et actualisent de vieilles histoires d’ogre (Le Monde vivant, 2003), d’amours impossibles (Le Pont des Arts, 2004), de couples en crise (La Sapienza, 2014) ou de quête du père (Le Fils de Joseph, 2016).

Atarrabi & Mikelats s’ouvre sur un paysage ingrat (la côte basque peuplée de touristes) pour mieux s’en éloigner et rejoindre la nature verdoyante – sacralisée et sans doute pas éternelle, nous suggère l’image pastorale. Avec ses menus effets spéciaux, le film nous transporte dans la grotte d’un diable, pareille à une cave de DJ.

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