Attentats du 13-Novembre : des survivants hantés par l’horreur

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Publié aujourd’hui à 17h15

Le canapé d’angle beige, recouvert de plaids aux imprimés mexicains, est creusé en son milieu. Comme un nid ou la coque d’un bateau. Un oreiller rose fluo calé derrière la tête, c’est là que Bruno Poncet, 49 ans, passe ses nuits blanches, pendant que sa compagne occupe leur lit, seule. Rescapé du Bataclan, le syndicaliste Sud-Rail, à l’offensive sur les plateaux de télé à chaque grève des cheminots, ne dort plus depuis bientôt six ans. Ou seulement par fragiles petites plages d’une dizaine de minutes, interrompues par des cauchemars dans lesquels, à chaque fois, il meurt. « Il y a eu des mieux, mais l’insomnie recommence avec l’imminence du procès… Je ne dors pas du tout », soupire celui qui s’interdit tout somnifère.

A partir du 8 septembre, et huit mois durant, Salah Abdeslam et dix-neuf autres personnes comparaîtront devant la cour d’assises spéciale de Paris pour les attentats du Stade de France, des terrasses parisiennes et dans la salle de spectacle du Bataclan, qui ont fait 131 morts et des centaines de blessés le 13 novembre 2015. A cette perspective, Bruno Poncet se raidit, la tension musculaire dans ses trapèzes s’est réveillée.

Son corps demeure hanté par la position qu’il a dû tenir ce soir-là, sur la mezzanine, entre les sièges, pour servir de bouclier à Edith Seurat, une inconnue qui s’était jetée vers lui. Ils témoigneront l’un après l’autre, en octobre, comme près de 200 des 1 700 parties civiles qui assisteront au procès. Tous deux expliqueront comment il est si difficile de se reconstruire, même si l’on n’a pas reçu de balle, et comment, six ans plus tard, ils vivent encore avec le 13-Novembre en tête, jour et nuit.

Ses précieux cachets

Leur monde est dévasté, le quotidien compliqué. Cette difficulté à vivre, Bruno Poncet et Edith Seurat ont l’habitude de la partager, comme s’ils étaient seuls à pouvoir se comprendre. « Avec Edith, notre amitié, c’est même pas dicible », constate tendrement Bruno. La grande rousse de 43 ans, ex-responsable marketing, a vu sa vie s’effilocher. Licenciée pour inaptitude en 2018, désormais au RSA, elle a quitté Paris et son cher quartier de Ménilmontant pour Morlaix, dans le Finistère, avec son mari et leur fille. Bruno s’en fait pour elle, les yeux d’Edith se mouillent encore trop souvent, même si elle se démène pour ouvrir un concept store consacré au tatouage et au rock.

Bruno Poncet, à Asnières, le 11 août 2021.

Elle est toujours incapable d’envisager la vie sans ses précieux cachets. Elle n’est jamais allée au cinéma avec la petite, qui a 8 ans maintenant. La gamine ne s’est pas rendu compte qu’en juin sa mère n’était pas à son spectacle de danse, qu’elle n’a jamais pu franchir les portes de la salle ­communale.

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