Au Château de Sissinghurst, l’incarnation végétale d’un amour hors normes

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Publié aujourd’hui à 00h11

Un chiffre résume tout. Vingt-sept des 65 millions d’habitants du Royaume-Uni jardinent, selon une enquête datant de 2002, réalisée par un groupe de recherche environnementale de l’université d’Oxford. Une proportion en ligne – considérant l’âge des jardiniers – avec celle publiée l’an passé par le Bureau des statistiques nationales du royaume : 45 % des Britanniques se seraient occupés au jardin pour faire face au confinement.

On pourrait étudier, et certains l’ont fait, les conséquences d’une telle passion, analyser l’émergence du jardin à l’anglaise au XVIIIe siècle et la comparer au bouleversement de la littérature d’alors, pointer le rôle majeur des lopins de terre cultivés sur l’alimentation des classes populaires pendant la révolution industrielle, s’amuser devant l’invasion des motifs floraux dans les intérieurs du pays, parfois jusqu’au mauvais goût.

Mais s’il existe une myriade de conséquences, il n’y a sans doute qu’une seule cause, la pluie. Grâce à elle, le territoire britannique est vert, les plantes poussent facilement, parcs et jardins extraordinaires parsèment le royaume. Un autre chiffre : la Horticultural Trades Association assure que, chaque année, deux tiers des adultes britanniques visitent au moins un jardin.

Déluge de lilas

Beaucoup vont à Sissinghurst, dans le comté du Kent, région qui s’étend de Londres à la Manche. Ils s’émerveillent devant la roseraie ou le jardin blanc, un déluge de lilas, d’armoises et tant d’autres variétés immaculées. En été, ils se rafraîchissent dans l’allée des tilleuls, imaginent le goût des pommes du verger. Ceux qui jardinent eux-mêmes se rêvent à la place des deux fondateurs, Vita Sackville-West et Harold Nicolson. Tous deux étaient nés, à la fin du XIXe siècle, dans des familles aristocratiques.

« Tout est en parfaite harmonie, en marchant dans les allées, on se rend compte de la subtilité avec laquelle les lieux ont été pensés. » Jo Metson Scott, photographe

La misogynie des lois de succession de l’époque avait écarté Vita Sackville-West du paradis de son enfance, Knole House, un château du Kent au parc légendaire rempli de cerfs. Elle en sera blessée à vie. En 1913, elle épouse Harold Nicolson, diplomate. Les jeunes mariés ont en commun le goût des lettres, des arts, et des personnes du même sexe.

L’une des amantes de Vita est la romancière Virginia Woolf. Celle-ci lui enverra plus de 450 lettres enflammées et s’inspirera d’elle pour son roman Orlando. Le couple formé par Harold et Vita a beau connaître quelques accrocs à force de tant d’infidélités, c’est un amour solide, que l’un de leurs enfants, Nigel Nicolson, décrira avec douceur dans le livre Portrait d’un mariage.

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