Au cinéma, l’impossible adaptation du « Mont Analogue »

Image extraite du film « La Montagne sacrée », réalisé par Alejandro Jodorowsky, sorti en 1973, librement inspiré du roman inachevé de René Daumal, « Le Mont Analogue ».

Quand on l’interrogeait sur ses projets, Virgile Loyer, passionné par le roman de René Daumal, a longtemps répondu qu’il souhaitait adapter Le Mont Analogue sur grand écran. Ceux qui connaissent le sort du livre de l’auteur rémois (1908-1944) comprennent sans peine : « C’était une manière de me défausser, je n’avais rien de prévu », reconnaît le cinéaste et céramiste de 46 ans. Car l’opération est périlleuse et a vu nombre de réalisateurs s’y casser les dents. Dans ce roman inachevé, paru en 1952, le yacht qui transporte les personnages ne s’appelle-t-il pas L’Impossible ?

Les premières déconvenues remontent à la fin des années 1960. Le livre est alors prisé par la jeunesse psychédélique, qui y voit une invitation aux expériences les plus extrêmes. En 1969, le producteur britannique Peter Fraser, détenteur des droits, démarche le réalisateur François Truffaut. Problème : l’auteur des Quatre cents coups déteste la montagne. Elle lui évoque le club alpin où sa mère et son beau-père se sont rencontrés.

« Truffaut dit à Fraser de me contacter, car pour lui montagne et Moullet sont synonymes, se souvient Luc Moullet, réalisateur âgé de 83 ans. On a discuté du projet, intitulé My Own Strangers. Fraser voulait Glenn Ford, moi Charlton Heston. Je lui propose un tournage de seize semaines sur le massif du Ruwenzori, en Afrique centrale. » Avec son scénario, le cinéaste pense avoir « résolu le problème principal » : comment figurer ce mont mystérieux, dont la base est accessible, et le sommet inaccessible ? « Durant l’ascension, le héros perd successivement chacun des cinq sens. Puis blanc, brume, rien. Et redescente, durant laquelle il recouvre ses sens. Le projet foira pour des raisons d’argent. »

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Au même moment, le cinéaste Alejandro Jodorowsky se heurte lui aussi au producteur britannique. Son deuxième long-métrage, El Topo (1970), vient de triompher au box-office. Le Chilien entend embrayer avec une adaptation du Mont Analogue. C’est une vieille lune, qu’il caresse depuis qu’il a découvert René Daumal lors de vacances sur la Côte d’Azur, en fouillant dans la bibliothèque d’un évêque. Las, Peter Fraser refuse de céder les droits : « Alors j’ai mêlé Le Mont Analogue à mes propres obsessions, comme le tarot. C’est devenu La Montagne Sacrée (1973) », confie-t-il dans la réédition du roman par Gallimard, à paraître le 14 octobre, façon beau livre.

Un film très éloigné du livre

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