« Au cœur de l’océan », à l’Athénée : une création d’art lyrique qui disparaît des radars esthétiques

« Au cœur de l’océan », au Théâtre de l’Athénée, à Paris, le 13 octobre 2021.

En musique contemporaine, il est très rare que deux compositeurs signent une même partition. Ce fut le cas, à la charnière des années 1990-2000, de l’Allemand Helmut Oehring et de sa compagne Iris ter Schiphorst, mais cette pratique demeure exceptionnelle. On est donc surpris de voir deux noms – Frédéric Blondy et Arthur Lavandier – répondre de la musique d’Au cœur de l’océan, donné en création mondiale, le 15 octobre au Théâtre de l’Athénée, à Paris.

Le premier, multi-instrumentiste enclin à la pluridisciplinarité, a le goût de l’expression hors norme. Le second, compositeur de 34 ans déjà auteur de trois opéras, est également adepte des projets qui font bouger les lignes, puisqu’il collabore régulièrement avec l’inclassable ensemble Le Balcon, qui assure justement la contribution orchestrale, parfois rehaussée d’électronique, de la nouvelle œuvre.

On s’attend donc à de l’inouï et, sur ce plan, on ne sera pas déçu. Présentée par l’Opéra de Lille Hors-les-murs en partenariat avec La Muse en Circuit (centre national de création musicale), Au cœur de l’océan s’apparente à un essai d’art scénique, plutôt que lyrique, qui mêle théâtre de foire, vidéo de pointe et musiques expérimentales, pendant quatre-vingt-dix minutes d’un intérêt inégal.

Le livret fourre-tout d’Halory Goerger – qui signe aussi une mise en scène dépourvue de ligne conductrice – raconte l’histoire improbable de six personnes engagées par un oligarque pour fonder la première colonie marine dans des abysses non précisés et y exploiter un « précieux gisement ».

Course aux décibels

Si l’anglais est majoritaire, l’allemand et le français servent aussi de rampe de lancement à une vocalité d’une richesse ahurissante. A l’instar d’Audrey Chen (la biologiste), dont le chant semble démultiplier des incantations d’origine Inuite, de Han Buhrs (l’océanographe), à la palette littéralement « guttu-râle », et d’Ute Wassermann (la géologue), qui fait de sa bouche l’équivalent d’un studio de musique concrète, tous les personnages de l’intrigue (la Capitaine de Claire Bergerault, l’entrepreneur d’Alex Nowitz et la plongeuse d’Isabelle Duthoit) possèdent une vraie signature vocale. Eloquente et inquiétante par sa nature tentaculaire.

Une partition foisonnante, mais limitée d’un point de vue dramatique, les solos et les duos vocaux se succédant comme des numéros

Il en va de même pour les membres du Balcon réunis dans une fosse bien évidemment marine, mais pas seulement, par le truchement des costumes (bonnets à pompon, pulls blancs rayés de bleu). La lente descente de la sonde qui emmène l’équipage au plus profond, loin de tout repère humain, s’accompagne d’une musique réellement suggestive. Ensuite, c’est la création elle-même qui semble disparaître des radars esthétiques. Un bon point pour ce collectif d’artistes borderline, qui mise sur l’improvisation, avec l’admirable engagement du Balcon et de son chef, Maxime Pascal.

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