Au Festival d’automne, des chorégraphes interrogent les stéréotypes sur les corps noirs sur scène

« Ägô », un solo de et avec Cristina Moura.

Elle est déjà sur scène lorsque le public pénètre dans la salle. En short rose et tee-shirt noir, sur des percussions électrisantes, la danseuse brésilienne Tamires Costa secoue le shaker de ses humeurs. A toute vitesse, elle dégoupille une compilation de mouvements et de postures. Les clichés qui collent au corps de la femme noire se dégomment les uns les autres. Objet sexuel, figure burlesque, la banane jusqu’aux oreilles comme Joséphine Baker, Tamires Costa s’amuse des stéréotypes qu’elle endosse en les envoyant valser d’une grimace ou d’un coup d’épaule.

Ce solo tempétueux, intitulé Let It Burn, cocréé avec les chorégraphes Marcela Levi et Lucia Russo, a ouvert, mercredi 8 septembre, à l’Espace Cardin, à Paris, le programme réunissant dix chorégraphes brésiliens invités par Lia Rodrigues dans le cadre de son « Portrait » proposé jusqu’au samedi 11 décembre par le Festival d’automne. « J’ai eu envie de présenter au public français un petit échantillon de la pensée artistique brésilienne, explique cette figure du spectacle vivant. Les gens me posent souvent des questions sur la danse de mon pays. Le Brésil est immense avec une grande diversité de façons de danser. Impossible de parler au singulier. »

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Dont acte avec la présence d’artistes variés, dont Marcelo Evelin, Volmir Cordeiro ou encore Thiago Granato. Parmi les thématiques chères à ces chorégraphes offensifs, celle des représentations du corps noir sur scène est souvent évoquée. « Nous interrogeons effectivement ce que l’on attend d’un interprète noir mais sans apporter de réponse par ailleurs », commentent Marcela Levi et Lucia Russo. A la tête de la compagnie Improvavel Produçoes depuis 2010, elles collaborent depuis six ans avec la danseuse Tamires Costa. « Nous lui avons proposé de travailler à partir d’une collection de personnalités fortes, dont Thelonious Monk, Dizzy Gillespie, Joséphine Baker, l’acteur brésilien Grande Otelo ou encore la danseuse allemande Valeska Gert… dont elle a incorporé des intensités, des rythmes, des sons. Nous tentons de démanteler les clichés en passant de l’un à l’autre pour évoquer le fait que nous n’avons pas d’identité fixe et assignée. »

La compagnie Carte Blanche dans une chorégraphie de Lia Rodrigues au Studio Bergen, en Norvège.

Cristina Moura, chorégraphe : « Je ne veux pas me retourner sur le passé, répéter l’histoire de l’esclavage, les ancêtres, la diaspora… »

« Mais est-ce que ça existe seulement le corps noir, déclare, provocante, la danseuse et chorégraphe Cristina Moura. Il est temps que l’on parle de ça. J’ai besoin personnellement d’en discuter même si ce n’est pas facile. » Sélectionnée par le journal brésilien O Globo comme l’une des meilleures performances 2019, sa pièce offensive Ägô (« prendre son espace » en yoruba) – qui était à l’affiche, du 16 au 19 septembre, au Centquatre, à Paris – s’appuie sur l’œuvre de nombreux écrivains, dont Achille Mbembe et Frantz Fanon. « Je ne veux pas me retourner sur le passé, répéter l’histoire de l’esclavage, les ancêtres, la diaspora…, précise-t-elle. On connaît tout cela mais ça revient toujours. Je ne veux pas non plus rappeler les clichés du corps voluptueux, disponible. Tout ça fait partie de moi, mais il faut bouger, aller de l’avant, déployer une nouvelle imagination d’un corps, brésilien, féminin, dansant, noir. » Elle ajoute : « Je vis en 2021, je suis une artiste contemporaine et je veux parler des questions d’aujourd’hui : le féminisme, le numérique, les réfugiés, les personnes transgenres… »

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