Au Festival d’automne, le blues du gardien de musée

Jean-Paul Sidolle (Musée des Beaux-Arts de Nantes) dans le spectacle « Gardien Party », de Mohamed El Khatib et Valérie Mréjen, au MuCEM, à Marseille, le 9 septembre 2021.

Au chapitre des grands oubliés, les gardiens de musée sont en bonne place. Assis sur leur chaise, ils se fondent dans le décor, et personne ne se soucie d’eux. Mohamed El Khatib et Valérie Mréjen en ont rencontré beaucoup, de Stockholm à New York, de Saint-Pétersbourg à Paris. Des histoires qu’ils leur ont racontées, ils en ont extrait le miel, et cela donne Gardien Party, qui a été créé, début septembre, au MuCEM à Marseille, avant de venir au Centre Pompidou, à Paris.

Ils sont cinq, dans une salle du quatrième étage : une Russe (Margarita), une Coréenne (Seung Hee), une Suédoise (Carolina), un Anglais (Robert) et un Français (David). Décor minimum : cinq chaises devant un panneau blanc, face aux gradins en longueur qui accueillent 120 spectateurs.

Margarita ouvre le bal : elle a 60 ans, des rondeurs de babouchka, une robe foncée avec un col de dentelle blanc, un tricot à la main, et tout un attirail (pelotes, thermos, bonbons…) à ses pieds. Les autres n’ont droit à rien, dans leurs musées. Même si, parfois, ils essayent de tricher, comme Seung Hee, qui cachait des écouteurs sous ses cheveux longs, pour réviser ses cours, jusqu’au jour où elle s’est fait prendre.

Etre là tout en étant invisible

Carolina, elle, fait, quand elle le peut, des exercices de musculation pour le water-polo, sa passion. Pour tous, l’ennemi, c’est le temps, ces huit ou dix heures pendant lesquelles il faut tenir, mettre sa vie de côté, attendre que les chefs du PC (poste de commandement) donnent l’autorisation de s’absenter pour aller aux toilettes, et rester calme face aux visiteurs.

Etre là tout en étant invisible, présent tout en étant absent. Ravaler la honte diffuse, quand on est un artiste fauché, de faire le métier pour gagner de l’argent. Accepter l’indifférence, réprimer l’envie d’insulter face au mépris – les parents qui disent à leurs enfants : « Tu vois, si tu ne travailles pas bien à l’école, tu finiras assis sur une chaise, comme le monsieur ou la dame. » Tenir sa langue – car seuls les conférenciers ont le droit de commenter les œuvres –, mais ouvrir sans arrêt la bouche pour dire « Ne touchez pas ».

Toucher, c’est l’obsession première des visiteurs. Elle se conjugue avec celle de prendre des photos des tableaux, au lieu de les regarder, et déborde avec la manie des selfies, qui peut aller jusqu’à l’obscénité.

On écoute attentivement David, quand il déplore que le Louvre soit devenu « un parc d’attractions ». « Avant j’étais fier [d’y travailler], maintenant, j’ai honte », avoue-t-il. S’il y a parfois ainsi de la colère chez les gardiens de musée, il y a surtout de la mélancolie, et une drôle de tendresse teintée d’humour. Jean-Paul, lui, avait un amour fou pour son métier. C’est l’invité surprise de Gardien Party, celui qui n’a pas de chaise et arrive à la fin. Il était gardien de nuit au Musée Camondo, à Paris, et il clôt le spectacle en beauté.

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