Au Musée de l’Orangerie, Soutine et De Kooning, noyeurs de formes

A gauche : « La Femme en rouge » (1923-1924), de Chaïm Soutine, huile sur toile, et à droite : « Femme II » (« Woman II », 1952), de Willem De Kooning, huile sur toile.

Le Musée de l’Orangerie est décidément devenu en quelques années l’un des lieux les plus surprenants de Paris, où l’on voit des œuvres que l’on ne s’attendrait pas à y découvrir. L’exposition Soutine/De Kooning en est la dernière preuve. L’idée d’abord : mettre à l’épreuve des œuvres l’affirmation plusieurs fois répétée par le peintre new-yorkais Willem De Kooning (1904-1997) selon laquelle il aurait été profondément marqué par la peinture de Chaïm Soutine (1893-1943), particulièrement lors de la rétrospective Soutine au MoMA en 1950.

Pour plusieurs raisons, toutes douteuses, cette connivence est généralement passée sous silence. Elle l’est aux Etats-Unis par le récit nationaliste qui s’applique à diminuer la part majeure que l’art européen eut dans la formation de l’expressionnisme abstrait de la génération de Pollock et De Kooning, cet action painting qui serait made in USA – quand bien même De Kooning est né aux Pays-Bas ou Rothko en Lettonie. Pour Soutine, une deuxième cause se conjugue à celle-ci. C’est qu’il suscite peu de travaux de recherche, n’ayant été d’aucun courant défini ni d’aucune avant-garde. Circonstance aggravante, il a été défendu par des auteurs aux positions plus que discutables : Pierre Drieu La Rochelle, Maurice Sachs et Elie Faure, dont on finira peut-être un jour par admettre qu’il écrivit une histoire de l’art racialiste inspirée de Gobineau. Aussi voit-on peu Soutine dans les musées français. La dernière fois à Paris, c’était en 2012, et déjà à l’Orangerie, parce que le musée conserve le fonds du marchand Paul Guillaume, qui fut celui de l’artiste.

L’Orangerie donne à voir quinze toiles et une sculpture d’un artiste majeur du XXe siècle qu’il faut, sinon, aller découvrir dans les musées nord-américains

Aussi est-on intrigué par le rapprochement. C’est alors qu’intervient la deuxième surprise, encore plus vive : l’exposition réunit à un ensemble considérable et précisément choisi de vingt-sept Soutine un ensemble non moins considérable de De Kooning dont la seule grande présentation en France date de 1984, au Centre Pompidou, il y a trente-sept ans… Donc c’est simple : l’Orangerie donne à voir quinze toiles et une sculpture d’un artiste majeur du XXe siècle qu’il faut, sinon, aller découvrir dans les musées nord-américains. La plupart des tableaux qui sont là en viennent : MoMA, Metropolitan, Whitney et Guggenheim Museum à New York, Hirshhorn à Washington. Or ce ne sont pas de petits prêts de toiles de dimensions moyennes et peu connues. Il y a là la féroce Woman II de 1952, prêtée par le MoMA dont elle est l’une des célébrités, ou la Woman as Landscape de 1954-1955, d’une collection privée, qui est l’une des œuvres les plus étranges de l’artiste. On pourrait les citer presque toutes : les différentes versions de Femme dans un paysage, La Visite ou encore sa Marilyn Monroe de 1954, cruellement grotesque.

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