Au Palais Garnier, Pierre Lacotte fait danser Stendhal

Madame de Rênal (Amandine Albisson) et Monsieur de Rênal (Stéphane Bullion) dans « Le Rouge et le Noir », d’après Stendhal, chorégraphié par Pierre Lacotte, en octobre 2021.

Alors que les adaptations théâtrales, cinématographiques et télévisuelles de romans emblématiques comme Les Illusions perdues et Eugénie Grandet, de Balzac, mais encore Germinal, de Zola, s’affichent dans les salles et sur les écrans, c’est une lecture chorégraphique du Rouge et le Noir, de Stendhal, imaginée par Pierre Lacotte, qui est au programme du Palais Garnier, à Paris.

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Cette version en trois actes de trois heures quinze, acclamée par le public, mercredi 27 octobre, est le gros morceau de saison du Ballet de l’Opéra national de Paris. Elle est la première production classique de cet acabit depuis Les Enfants du paradis, créé en 2008 par José Martinez. Elle allonge des chiffres faramineux. En scène, 104 danseurs sur les 154 que compte la troupe, une quarantaine de figurants, dix jeunes élèves de l’Ecole de danse de l’Opéra ! Elle fait aussi défiler 400 costumes dessinés par Pierre Lacotte qui a aussi conçu les 35 toiles peintes du décor. Cette profusion signe l’ambition de ce ballet narratif destiné à renouveler un genre de moins en moins valorisé tout en distinguant l’héritage stylistique précieux de la compagnie.

S’attaquer à un monstre textuel comme le roman écrit en 1830 par Stendhal exige d’avoir des nerfs. Difficile de ramasser en trois heures les enjeux emberlificotés du destin de Julien Sorel. L’ascension et la chute de ce fils de charpentier battu par son père, devenu noble, pour finir sur l’échafaud après avoir tenté de tuer l’une de ses amantes, sont un lourd écheveau. Il entremêle ambition individuelle et sociale, désir d’héroïsme, passion des femmes, poids de la religion et de la politique, noués par des sentiments conflictuels chez cet homme hautement singulier qu’est Sorel.

Narration discontinue

Resserré autour du thème de l’amour, avec ses passages obligés de bal et d’ensembles parfois un peu lourds, comme celui des séminaristes, Le Rouge et le Noir, selon Lacotte, tient néanmoins la route, sur des musiques de Massenet. Curieusement, s’il se révèle long dans sa durée, il semble parfois trop rapide dans sa progression dramaturgique. De la scierie au jardin, de la chambre à l’église, le découpage en seize tableaux entraîne une narration discontinue qui ne permet pas toujours aux personnages, notamment celui de Sorel, de s’enraciner, de s’épaissir. Un phénomène accentué par les nombreux changements de décors, avec chutes de rideau devant le plateau et attente en silence de la suite.

Il n’empêche que, en lustrant le côté somptueux et spectaculaire d’un grand ballet d’époque, Pierre Lacotte remplit sa mission. Le parti pris du noir et blanc, glissant vers le sépia, des toiles peintes qui plantent le contexte de façon réaliste est une très belle idée. Les couleurs des costumes s’y incrustent comme dans une gravure qui prend étrangement vie. De plus en plus sombre, le spectacle joue avec le code couleur de l’œuvre de Stendhal : d’un côté, le noir du clergé ; de l’autre, le rouge de l’armée, mais aussi des sentiments rappelés dans les robes des deux héroïnes : Mme de Rênal et Mathilde de la Mole.

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